Son cri a résonné dans l’enceinte vide du Thialf. C’était presque un cri de guerre. Laurent Dubreuil n’était pas encore champion du monde du 500 mètres, mais l’or lui tendait les bras.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

En cette journée où la glace du célèbre aréna d’Heerenveen était plutôt lente, son temps de 34,39 secondes avait toutes les allures d’un chrono gagnant. « Je me suis dit : “Personne ne va battre ça aujourd’hui.” »

Un infime déséquilibre à la sortie du virage, qui l’a forcé à tendre la main gauche, n’a pas brisé son tempo. Il frôlait alors les 60 km/h et rien ne pouvait plus l’arrêter.

Dans l’autre couloir, le Néerlandais Dai Dai Ntab, premier en Coupe du monde cette saison, n’apercevait plus que l’ombre de son rival, « notre Canadien de la Frise », a dit l’annonceur en faisant référence à la province locale.

En voyant les résultats s’afficher sur le tableau, Dubreuil a mis les mains sur sa tête encore encapuchonnée, un peu ébahi par la hauteur de son exploit. C’est là qu’il a crié, avant de se cogner la poitrine et de taper dans la main de son coach, Gregor Jelonek, aussi survolté sur le bord de la glace.

Je n’avais pas envie de célébrer trop vite, mais ma première réaction, ç’a été : “J’ai réussi.”

Laurent Dubreuil

Deux paires devaient encore s’exécuter. Dans la suivante, un prétendant de taille se profilait : Pavel Kulizhnikov, l’ogre sulfureux du sprint, tenant du titre et du record mondial, suspendu deux ans pour dopage après ses prouesses chez les juniors.

Kulizhnikov était sur la ligne de départ de plein droit, comme représentant de la Fédération de patinage Russie (RSU), puisque son pays est « suspendu » par l’Agence mondiale antidopage pour les raisons que l’on sait.

Si quelqu’un pouvait battre le Québécois, c’était lui.

Malgré ses puissantes enjambées, le Russe de 26 ans n’y est pas parvenu, échouant à 14 centièmes de la marque de Dubreuil. Une marge considérable dans ce monde où il n’est pas rare de recourir aux millièmes pour départager les meilleurs.

PHOTO PETER DEJONG, ASSOCIATED PRESS

Pavel Kulizhnikov, Laurent Dubreuil et Dai Dai Ntab

Les deux derniers patineurs, Ruslan Murashov et Artem Arefyev, deux autres membres de la RSU, n’ont jamais été dans le coup.

À 28 ans, Laurent Dubreuil est donc devenu champion mondial du 500 m, deuxième Canadien à réaliser l’exploit après Jeremy Wotherspoon et son troisième titre en 2008. Au Québec, Sylvain Bouchard a gagné l’or au 1000 m en 1998. Gaétan Boucher a quant à lui été champion mondial du sprint en 1984 (les Mondiaux par distances n’existaient pas à cette époque).

« Ça fait longtemps que j’en rêve, a confié Dubreuil quelques heures plus tard. C’est un objectif depuis plusieurs années, mais c’était un rêve de jeunesse. Je suis passé près quelques fois. J’ai eu des chances légitimes, certaines années plus grandes, d’autres moins. Je peux maintenant cocher ça sur ma liste d’objectifs de carrière. »

Pour l’atteindre, Dubreuil estime avoir réussi la meilleure course de sa vie. Il a été le plus rapide sur l’ouverture (9,5 s) et dans le tour complet (24,8 s). « C’est vraiment au départ que ça s’est joué. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas été aussi explosif. »

Impeccable dans la deuxième ligne droite, le Québécois n’a pas eu peur malgré la légère instabilité en sortant du deuxième virage, « presque normale à cette vitesse-là ».

« [La dernière ligne droite], c’est la partie la plus faible, mais rendu là, c’est presque déjà joué, à moins de vraiment te planter techniquement. »

Ntab a fini troisième à 23 centièmes. Alex Boisvert-Lacroix, l’autre Québécois en action, a terminé 12e.

Cette médaille d’or arrive dans un contexte très particulier. Déjà éprouvés par la pandémie comme le reste de la planète, les patineurs canadiens ont dû composer avec la fermeture de l’anneau olympique de Calgary en raison d’un bris mécanique.

Dubreuil a dû adapter sa préparation, s’entraînant principalement dans son garage à Lévis. En débarquant aux Pays-Bas, il y a cinq semaines, il n’avait posé les lames qu’une vingtaine de fois sur un ovale en près d’un an. La plupart de ses compétiteurs ont pu patiner tout l’automne en Europe. En six départs de Coupe du monde dans la bulle d’Heerenveen, il est monté quatre fois sur le podium.

« C’est quand même un exploit, a résumé Jelonek, qui le dirige depuis 12 ans. Surtout de la manière dont ça a été fait, avec tout ce qu’on a vécu avec la pandémie. Ça a été une année d’adaptation. Depuis le début, Laurent a cru en ses chances. Dès qu’il est arrivé ici, il était dans une bonne zone, gonflé à bloc. Il s’est amélioré à chacune de ses courses. Aujourd’hui, au 500 mètres, il avait une bonne paire. Il était concentré, il avait un plan précis et il l’a exécuté à la perfection. »

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Laurent Dubreuil et son entraîneur Gregor Jelonek, en 2019

Sa réaction sur la glace était une grande fierté. « Même s’il avait fini cinquième, j’aurais été aussi content, a souligné l’entraîneur. Après ça, c’est entre les mains des autres. On ne contrôle pas ce qu’ils font. On se concentre sur ce qu’on est capables de faire. C’est ce que j’aime chez Laurent : il a la même philosophie que moi là-dessus. Après, il a mis la pression sur les autres. À eux de répondre au défi. »

Quand ils se sont tombés dans les bras, Jelonek a dit à son protégé qu’il l’aimait. Il était là pour son titre mondial junior au 500 m en 2012. Pour sa déconvenue en 2014, quand il a raté sa première qualification olympique. Puis en 2015, quand il a gagné le bronze aux Championnats du monde seniors.

L’an dernier, Dubreuil a ajouté le bronze au 1000 m à Salt Lake City, en plus de l’argent aux Mondiaux de sprint. Ce titre est le couronnement d’un parcours commun.

Dubreuil a admis que cette victoire devant les Russes décuplait sa fierté.

Je l’ai toujours dit ouvertement, je ne pense pas que les Russes devraient être sur la ligne de départ. Quand ils sont là, ça fait doublement plaisir de les battre. Ça veut dire : “Vous pouvez faire ce que vous voulez, selon les règles ou non, je suis capable de vous battre.” Même si Kulizhnikov me bat la plupart du temps…

Laurent Dubreuil

Le médaillé d’argent a souri et fait un signe de tête à son successeur en glissant devant lui à l’issue de sa prestation.

« Le pire, c’est que je ne lui en veux pas personnellement, a précisé Dubreuil. C’est leur système qui est une aberration. Je ne sais même pas à quel point ils ont le choix ou non. Si j’étais né là, j’aurais probablement fait comme eux. Dans un système aussi corrompu, je ne pense pas qu’il faille blâmer l’individu. Comme personne, il a l’air gentil. Il m’a félicité, il a été beau joueur. »

Fils de patineurs olympiques, Ariane Loignon et Robert Dubreuil, qui est directeur général de la fédération québécoise, Laurent Dubreuil est un enfant de la balle. Mais sa passion, il l’a cultivée lui-même.

En montant sur le podium avec sa tuque de la Frise, attention appréciée du public local, forcé de suivre les épreuves à la télévision, Dubreuil n’avait pas envie de pleurer.

« Je ne suis pas quelqu’un de très émotif. Ma famille me dit affectueusement que je suis parfois un robot. Ce n’est pas vrai ! Je suis passionné. La passion, c’est une émotion humaine. Je suis vraiment content. Peut-être que je ne le réalise pas encore. Oui, c’est un rêve de vie, mais rendu là, c’était un objectif. Je pouvais réellement y goûter. Je ne suis pas surpris. J’ai juste fait la job aujourd’hui. C’est comme ça que je le vois. »

Après les journalistes, il comptait rappeler sa femme, Andréanne Bastille. Enseignante au primaire, elle a pu suivre la course pendant une période libre. Elle lui a envoyé une photo de Rose, leur fille de 1 an. Elle était à la garderie et faisait le « 1 » avec son doigt. Ce n’était pas pour son âge.

Et maintenant le 1000 m

Sa victoire au 500 m ne change rien aux yeux de Dubreuil pour le 1000 m de samedi. « Je me vois toujours comme un négligé, a précisé celui qui a gagné le bronze sur 1000 m à Heerenveen il y a deux semaines. “ Au 500 m, je me considérais le deuxième favori derrière Kulizhnikov. Avec une bonne course, j’étais capable de rivaliser. Au 1000 m, je pourrais faire ma meilleure course à vie et finir quatrième. ” Tenant du titre, le Russe part encore avec une longueur d’avance. La quatrième place du Néerlandais Kai Verbij au 500 m témoigne également du niveau de forme de celui sera dans la même paire que le Québécois. Thomas Krol, un autre Néerlandais, a trois médailles d’or et une d’argent sur 1000 m et 1500 m en Coupe du monde cette saison. “ Pour gagner une médaille, c’est la journée d’aujourd’hui que j’avais encerclée ”, a conclu Dubreuil.