Marc Gagnon n’a que deux regrets par rapport à sa carrière de patineur de vitesse. Le premier : ne pas avoir disputé de Jeux olympiques avec son frère aîné Sylvain, avec qui il a partagé les deux premières marches du podium aux Championnats du monde de 1993. Le second : ne jamais avoir eu la chance de vivre la gloire olympique devant les siens.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Il venait d’avoir 20 ans quand il a compris que ça n’arriverait pas, le 16 juin 1995. Le double champion mondial avait découvert les Jeux un an plus tôt à Lillehammer. La cuisante défaite de la candidature de Québec pour les Jeux d’hiver de 2002 effaçait ce rêve.

Les détails sont flous, mais Gagnon se rappelle qu’il participait à un rassemblement d’athlètes organisé par l’Association olympique canadienne quand le résultat du vote avait été dévoilé en provenance de Budapest.

« Je me souviens de m’être tourné vers [la hockeyeuse] Nancy Drolet et on était tellement déçus », relate Gagnon, 25 ans plus tard.

Titré deux fois et médaillé de bronze à Salt Lake City, il ne saura évidemment jamais s’il aurait connu le même succès sur la glace du Pavillon de la jeunesse, le complexe prévu pour tenir les compétitions de patinage de vitesse courte piste et de patinage artistique à Québec.

Rongé par la nervosité à Lillehammer – et par la suite à Nagano, en 1998 –, Gagnon s’était demandé si la pression de concourir à la maison pouvait être un cadeau empoisonné. « Je me questionnais un peu là-dessus, ça, c’est très clair dans ma tête. »

Avec le recul, il est persuadé qu’il aurait abordé ces Jeux dans le bon état d’esprit, peu importe leur lieu. « Quand je suis arrivé à Salt Lake, honnêtement, plus rien ne me stressait. »

PHOTO LIONEL CIRONNEAU, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jamie Salé et David Pelletier en compétition aux Jeux olympiques de Salt Lake City, le 11 février 2002

Le couple Salé-Pelletier

L’ex-patineur artistique David Pelletier, lui, se pose la question. Le médaillé d’or en couple de Salt Lake City, avec sa partenaire Jamie Salé, se demande s’il aurait patiné avec la même assurance devant tous les siens, à quatre heures de route de son village natal de Sayabec, dans la vallée de la Matapédia.

« C’était très pesant et différent de compétitionner à la maison », se rappelle celui qui était devenu champion mondial à Vancouver, en 2001. « C’est dur à expliquer. C’est comme si tu avais la gorge un peu plus serrée. […] Quand il y a 17 000 personnes dans les gradins, tu ne veux pas les décevoir. Tellement de choses te passent par la tête avant d’embarquer sur la glace. Ça va de : “qu’est-ce que je fais ici, j’aimerais être ailleurs”, à : “maudit que je suis chanceux !” »

La controverse au centre de laquelle il s’est retrouvé aurait-elle pris la même tournure à Québec ? Pelletier pense que ce fut une « bénédiction » que les Jeux se tiennent aux États-Unis plutôt qu’en Europe ou au Japon. Le scandale de l’échange de votes entre les fédérations française et russe avait marqué presque toute la quinzaine, ce qui avait fait le délice des médias américains.

« C’était un retour à la guerre froide : des Nord-Américains contre les Russes, résume Pelletier. C’était dramatique, c’était super pour eux. Ils ont pris notre bord et j’en suis très conscient. C’est sûr que ça aurait pu mal virer si on n’avait pas bien géré ça. »

Chose certaine, à Québec, Pelletier et Salé n’auraient pas sauté dans un avion privé au lendemain de l’épreuve pour visiter le plateau du Tonight Show, de l’animateur Jay Leno, en Californie.

En revanche, ils auraient pu célébrer leur victoire plus facilement. « La chose la plus dure à Salt Lake City, c’est de trouver une bière avec plus de 3,5 % d’alcool !, dit Pelletier en rigolant. Pour fêter une médaille olympique, ce n’est pas la place. Hé ! que ça se couche de bonne heure ! »

En 1995, Pelletier était loin de penser aux Jeux de 2002. Il patinait encore en simple – il était vice-champion canadien – et il venait de terminer 15e à ses premiers Mondiaux séniors en couple avec Allison Gaylor. C’était trois ans avant sa rencontre avec Salé.

J’avais trouvé ça plate. Québec aurait été un super bon choix, mais disons que ça n’avait pas été une déception pour moi.

David Pelletier

Quelques années plus tard, Pelletier s’était fait raconter les dessous de l’affaire de l’achat des votes par le comité d’organisation de Salt Lake City par Robert Steadward, ex-membre canadien du Comité international olympique qui a brièvement été son agent.

En arrivant en Utah en février 2002, toute cette histoire était loin dans son esprit. « Quand tu es athlète, tu entends parler de ces choses-là, mais tu n’y accordes pas beaucoup d’attention. Tout ce qui te passe par la tête, c’est d’atterrir ton maudit double Axel… »

PHOTO ALESSANDRO TROVATI, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Mélanie Turgeon lors d’un entraînement aux Jeux olympiques de Salt Lake City, le 9 février 2002

Mélanie Turgeon, charmeuse

La skieuse Mélanie Turgeon avait joué un rôle actif dans le soutien de Québec 2002, visitant entre autres des écoles. Un article publié dans Le Soleil deux jours avant le vote l’avait présentée comme future « darling » locale potentielle. Quintuple médaillée aux Championnats du monde juniors, elle avait déjà participé aux Jeux de Lillehammer à l’âge de 17 ans.

« Je me souviens qu’un groupe de Québec était venu pour faire la promotion de la candidature, dit-elle. Ils avaient servi des crêpes au sirop d’érable au village des athlètes. Ça avait été très apprécié, d’autant plus que les skieurs, on s’ennuyait de chez nous. »

PHOTO DAMIEN MEYER, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Mélanie Turgeon célèbre sa victoire après sa descente aux Championnats du monde de Saint-Moritz, le 9 février 2003.

L’accueil des Norvégiens avait charmé la jeune athlète, comme tous les visiteurs. « À Québec, qui misait beaucoup sur sa nordicité, la communauté voulait aussi s’impliquer. Ç’aurait été une place de choix. »

Turgeon a participé aux Jeux de Nagano avant de terminer huitième de la descente à Salt Lake City, piégée par un dossard défavorable. Après sa retraite, la championne mondiale de 2003 a assisté aux Jeux de Turin (2006) et de Vancouver (2010). Son constat : l’esprit olympique s’est étiolé depuis Lillehammer.

« Les Jeux de 1994, c’est un point de référence pour moi. Québec aussi aurait eu l’âme olympique, ce regroupement de solidarité autour des athlètes. Après ça, l’argent a pris de plus en plus de place. Les athlètes, de moins en moins. »

À l’occasion suivante, Vancouver a pris le pas sur Québec. En voyant Alexandre Bilodeau triompher devant son public en 2010, Marc Gagnon avoue avoir ressenti un pincement.

« C’est la seule fois où j’ai regardé les Jeux et je me suis dit : wow, ils sont tellement chanceux ! Ça aurait pu nous arriver en 2002… »

Que sont-ils devenus ?

Marc Gagnon

Salt Lake City 2002 : 2 fois l’or (500 m et relais) et le bronze (1500 m)
Aujourd’hui : entraîneur-chef du Centre régional canadien d’entraînement de Patinage de vitesse Canada

David Pelletier

Salt Lake City 2002 : l’or en couple (avec Jamie Salé)
Aujourd’hui : entraîneur de patinage avec les Oilers d’Edmonton (LNH)

Mélanie Turgeon

Salt Lake City 2002 : 8e de la descente, 20e du super-G
Aujourd’hui : directrice de projets, charpentière, menuisière pour MNad Construction, dont elle est copropriétaire avec son conjoint