Martin St-Louis. Éric Perrin. Dominique Ducharme. Chez nos voisins immédiats du Sud, ces trois noms seront éternellement liés. De 1993 à 1995, les trois Québécois ont fait la pluie et le beau temps avec les Catamounts de l’Université du Vermont.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

L’entraîneur-chef de l’équipe à l’époque, Mike Gilligan, s’en souvient très bien.

« Je ne voulais pas fâcher mes Québécois en leur imposant une structure ! De toute façon, ces trois-là savaient bien plus que moi quoi faire en zone offensive », se souvient Gilligan, au bout du fil.

Il n’y a toutefois qu’au Vermont que ces trois joueurs sont associés. Perrin et St-Louis ont poursuivi leur carrière de joueur dans la LNH, jouant même la saison 2006-2007 ensemble à Tampa Bay. Perrin a disputé 245 matchs dans la LNH, en plus de passer 13 saisons dans la Liiga, la première division finlandaise. St-Louis a joué dans la LNH jusqu’à 39 ans. Pour en savoir plus sur sa carrière, vous irez lire sa plaque au Temple de la renommée du hockey.

Perrin et St-Louis ont très bien gagné leur vie comme joueurs. Ducharme, lui, excellait au niveau universitaire, sans toutefois avoir le coup de patin pour s’établir dans les bonnes ligues professionnelles. Mais il avait d’autres qualités.

« Il savait que ses ailiers n’allaient pas tous être aussi bons que lui, mais qu’il devait les rendre meilleurs. Aux mises en jeu, il montrait aux joueurs où se positionner, car il était très cérébral. Il était comme un autre entraîneur pour moi », poursuit Gilligan.

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ DU VERMONT

Dominique Ducharme, avec les Catamounts de l’Université du Vermont

Ces qualités ont fait en sorte que, 25 ans plus tard, Ducharme occupe maintenant l’un des postes les plus en vue dans la LNH : celui d’entraîneur-chef du Canadien de Montréal. Pour y parvenir, il a toutefois dû revenir à ses origines : Joliette.

***

Fort de ses 73 ans, Laurent De Blois connaît la famille Ducharme depuis longtemps.

« Le père de Dominique était technicien, il était venu réparer mon vidéo, et ça, c’était avant les VHS ! lance-t-il en riant. J’ai surtout connu le père parce que le frère de Dominique, Stéphane, jouait au hockey avec mon fils. Donc, on était assis dans les gradins ensemble. »

Des années plus tard, De Blois croise de nouveau le chemin des Ducharme. En tant que directeur adjoint de l’école secondaire Barthélemy-Joliette, il doit passer Dominique Ducharme en entrevue pour un poste d’enseignant… en anglais ! « Ça adonnait bien, il avait étudié au Vermont, et ce n’était pas toujours facile de trouver des profs d’anglais diplômés dans la commission scolaire », explique Laurent De Blois, le frère de l’ancien joueur Lucien De Blois.

Je me souviens de notre première rencontre, pour l’engager. J’avais beaucoup aimé son père, ça m’a peut-être réchauffé un peu ! Mais en lui parlant, je retrouvais le caractère de son père, ce calme-là.

Laurent De Blois

Ducharme n’est pourtant pas un professeur d’anglais, lui qui est diplômé de l’Université du Vermont en éducation physique. C’est pour obtenir une équivalence qu’il est passé par l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR) pendant deux saisons.

Heureux hasard, l’école Barthélemy-Joliette offre alors une concentration hockey, pour les cours d’éducation physique. Il s’agit essentiellement de cours de hockey, pas d’une véritable équipe. Il n’y a pas de matchs, et les joueurs ont leur « vraie » équipe dans les rangs civils. Les patineurs sont donc de tous les calibres, du simple comme du double lettre.

Quand le responsable du programme, Benoît Picard, veut aller enseigner au cégep, c’est à Ducharme que revient le mandat d’entraîner cette équipe. L’expérience lui sert en même temps de stage.

« Le superviseur de stage était venu le voir pendant un cours et m’avait dit : “C’est drôle, je le vois dans le coaching, ce gars-là”, raconte Benoît Picard. De la façon que Dominique dirigeait ça, il devait voir le coach en lui ! »

Laurent De Blois acquiesce. « Il avait été formé en éducation physique, il voulait enseigner, mais en dedans de lui, je pense qu’il a toujours eu le coaching. »

***

Alors comment un coach qui veut coacher s’y prend-il pour parvenir à ses fins ? En créant son équipe !

Parallèlement à son emploi d’enseignant, Ducharme se lance donc dans un projet ambitieux : la création d’une équipe junior AAA. En compagnie d’un ami de longue date, Stéphane Desroches, il met sur pied l’Action de Joliette en 2004.

PHOTO FOURNIE PAR STÉPHANE DESROCHES

Dominique Ducharme, avec l’Action de Joliette

« J’avais 26, 27 ans, Dom en avait 29 ou 30. On ne voulait pas investir tout notre argent là-dedans ! », rappelle Desroches, qui deviendra ensuite directeur général des Voltigeurs de Drummondville.

« Tu dois trouver des commanditaires, avoir un plan d’affaires, faire du recrutement, trouver des pensions. Il a touché à tout, dès le début : finances, logistique, hockey. »

Ducharme avait déjà occupé un poste d’adjoint à l’UQTR, en plus d’un rôle de joueur-entraîneur à Anglet, en France. Mais pour la première fois, il devient véritablement entraîneur-chef et, peu à peu, les grandes lignes de sa philosophie apparaissent.

Auprès de son personnel : une forme de collégialité. « En réunion, il va toujours demander aux autres leur avis avant de se prononcer. Des fois, il va garder ton idée ; d’autres fois, non. Mais ce n’était jamais un one-man show », explique Desroches.

Auprès de ses joueurs : une communication claire. « C’est toujours limpide. Dom, un coup d’œil, et tu veux rentrer dans le plancher ! Je l’ai peut-être vu lever le ton quatre ou cinq fois. Les joueurs aimaient travailler pour lui parce que ce n’est pas cave, ce qu’il dit », poursuit Desroches.

C’est sans oublier l’obligation d’accorder de l’attention à chaque joueur, peu importe son statut. « À un camp, raconte Desroches, un entraîneur avait dit : “On s’en fout, de ce gars-là. De toute façon, on va le couper.” Et Dom ne voulait rien savoir. Il avait dit : “Il a le droit de connaître nos plans pour lui et il a le droit de s’améliorer.” »

C’est toutefois un horaire costaud, la direction d’une équipe junior AAA d’un côté, et un emploi de professeur de l’autre.

« C’est un passionné, il pouvait mettre 100 heures par semaine là-dessus, souligne Benoît Picard. Avec l’Action, il a tout bâti lui-même. Il s’est créé son emploi ! »

***

Après quatre saisons à la barre de l’Action, marquées par une conquête de la Coupe Fred Page, Ducharme met le pied dans la LHJMQ. En 2008, il devient adjoint de Pascal Vincent avec le Junior de Montréal. Trois ans plus tard, les Mooseheads d’Halifax l’embauchent comme entraîneur-chef. À ses trois premières saisons, il mène les Mooseheads à deux présences en demi-finale et une conquête de la Coupe Memorial.

PHOTO FOURNIE PAR STÉPHANE DESROCHES

Conquête de la Coupe Fred Page, en 2006

Après cinq ans à Halifax, il quitte son poste afin de se rapprocher de sa famille. Aussitôt, les Voltigeurs de Drummondville le sollicitent pour le poste de directeur général.

« Mais il s’est présenté à l’entrevue pour le poste de DG et d’entraîneur-chef ! », rappelle Éric Verrier, président des Voltigeurs. « Il est arrivé très préparé, il connaissait toute notre structure. Il avait un document avec sa structure, les rôles de tout le monde, de son DG adjoint, du recruteur en chef.

« Dans les processus d’embauche, plusieurs candidats vont arriver en disant : “Vous me connaissez, si vous pensez que je suis votre homme, appelez-moi.” Donc, ce n’est pas commun, de voir une telle préparation. La plupart du temps, les gens arrivent pour parler d’eux. Mais lui est venu parler de son plan. »

C’est pendant son passage à Drummondville qu’il ajoute à son CV la conquête de la médaille d’or au Championnat du monde junior. Bref, plus ça va, plus il devient évident que ses jours dans la LHJMQ sont comptés.

« Il avait été clair qu’il voulait monter dans le hockey, affirme Éric Verrier. Et c’est correct, ça fait partie de notre mission dans le junior, tant pour les joueurs que pour les coachs, d’aider ceux qui ont de l’ambition. Finalement, il est parti un an plus tôt que prévu. Il ne pouvait pas passer à côté de l’offre du Canadien. »

***

Après deux ans comme adjoint à Claude Julien, le voici jeté en plein milieu d’une saison déjà folle dans le rôle d’entraîneur-chef du Canadien. Il n’a vraisemblablement pas oublié les principes évoqués ci-dessus, principes qui l’ont guidé comme joueur, puis comme entraîneur.

À son point de presse de jeudi dernier, matin de son premier match, il a dit avoir « des règles, mais pas de système. [Il veut] que les joueurs soient libres de s’exprimer quand ils attaquent ». Comme lui l’était au Vermont.

Qu’a dit Marc Bergevin quand il a commenté la nomination de Ducharme comme entraîneur-chef, mercredi ? « Dominique est aussi un bon communicateur. C’est ce dont les joueurs ont besoin. » Et Jake Evans, samedi matin : « Dom parle beaucoup, je pense qu’il a parlé à tout le monde deux fois jusqu’ici. »

Interrogé sur le sujet ce même jour, Ducharme explique que son objectif est « de parler à 24 joueurs tous les jours. Parfois, c’est juste de demander comment ça va et ça prend 5, 10 secondes. Parfois, c’est à propos de détails. » Comme il le faisait quand il disait que le joueur qui allait être retranché « a[vait] aussi le droit de s’améliorer ».

Il reste maintenant à voir si, comme dans les autres ligues où il a travaillé, l’histoire se terminera un jour avec un championnat.