Ce ne sera pas tous les soirs comme ça.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Un but, deux mentions d’aide, une menace offensive constante et la confiance de son entraîneur pour protéger l’avance en fin de match. À 19 ans et un peu moins d’un mois, Tim Stützle était le meilleur joueur sur la glace, jeudi dernier. Et pas juste le meilleur des Sénateurs d’Ottawa, mais le meilleur des 36 patineurs en uniforme, ce qui incluait ceux du très désorganisé Canadien de Montréal.

Évidemment, un match ne fait pas une saison, encore moins une carrière. Il y a une dizaine de jours, dans une cuisante défaite de 7-1 à Vancouver, l’Allemand se trouvait sur la patinoire pour quatre buts des Canucks. L’apprentissage est inévitable. Encore plus quand on amorce sa carrière chez les Sénateurs.

Tous les matchs ne seront donc pas comme celui de jeudi dernier. Mais ils pourraient quand même se multiplier. Et plus rapidement qu’on le pense.

Au dernier repêchage de la LNH, l’un des rares suspenses à avoir animé la soirée du premier tour a été de savoir qui de Stützle ou de l’Ontarien Quinton Byfield serait choisi au deuxième rang. Les Kings de Los Angeles ont finalement jeté leur dévolu sur Byfield, laissant Stützle prendre le chemin de la capitale fédérale.

On ne peut pas dire que les Sens ont perdu au change. En tout cas, pas jusqu’ici. Au Mondial junior, Stützle a été la bougie d’allumage d’une équipe allemande qui, malgré un début de tournoi cauchemardesque attribuable à une éclosion de COVID-19, est passée près de surprendre les Russes en quart de finale.

Nommé meilleur attaquant du tournoi, le jeune homme a immédiatement pris le chemin d’Ottawa. Le 10 janvier, il donnait ses premiers coups de patin avec ses nouveaux coéquipiers. Et cinq jours plus tard, avec derrière la cravate un demi-camp d’entraînement et aucun match préparatoire, il faisait ses débuts dans la LNH.

Le voilà maintenant, huit matchs et un peu plus de trois semaines plus tard, avec six points au compteur.

Il a dépassé la barre des sept rencontres, établie pour la saison 2021 pour activer la première année complète du contrat professionnel des recrues. Il est donc à Ottawa pour de bon. Et pour cause.

Selon son coéquipier Thomas Chabot, son coup de patin et sa vision sont « uniques ».

Aux yeux de son entraîneur, D.J. Smith, il est déjà « le meilleur patineur de l’équipe ». Contre le Canadien, il a montré qu’il était « un passeur exceptionnel » qui, avec sa lecture du jeu hors pair et une capacité à même bloquer des tirs, donne à son patron « l’impression qu’il peut tout faire ».

« Intelligent »

« C’est un gars qui sera sur notre première vague d’avantage numérique pour longtemps », a prédit Smith, jeudi, après la victoire de ses hommes contre le CH.

Cela n’a rien de surprenant pour Marcel Goc, attaquant qui a roulé sa bosse dans la LNH de 2004 à 2015. La saison dernière, il a été le coéquipier de Stützle chez les Aigles de Manheimm dans la DEL, principal championnat de hockey d’Allemagne. Fraîchement retraité comme joueur, Goc est aujourd’hui entraîneur de développement pour le club, ce qui lui a donné un point de vue privilégié sur son jeune compatriote l’automne dernier avant que Stützle s’envole pour le Canada pour de bon en décembre.

« La transition vers la LNH n’est pas facile, mais je crois qu’il s’en tire très bien », explique au bout du fil l’ex-attaquant défensif.

C’est un joueur intelligent. L’an dernier, il est devenu un joueur d’impact à Mannheim, de plus en plus à mesure que la saison avançait. J’ai vu son but [jeudi] en avantage numérique à Montréal, et ça m’a rappelé à quel point il avait contribué à nos succès à cinq contre quatre.

Marcel Goc, au sujet de Tim Stützle

Son but, marqué grâce à un tir vif décoché depuis le point de mise en jeu à la droite de Carey Price, n’est pas un évènement isolé, estime Goc. « Il est très bon à cet endroit », dit-il, insistant sur son dynamisme avec la rondelle et sur l’efficacité de son tir.

>(Re)voyez le but de Tim Stützle

« Il a assurément quelque chose de très spécial, poursuit Goc. C’est une personne ouverte, appréciée de tout le monde. Alors, non, ce qui lui arrive ne me surprend pas. »

Selon lui, le prochain défi auquel s’expose le jeune homme est celui de la constance, celui de « faire les bons choix et se placer à la bonne place » soir après soir.

« Dominant »

Les succès que connaît Tim Stützle aussi tôt dans sa carrière n’étonnent pas davantage André Tourigny. Le Québécois, entraîneur-chef de l’équipe canadienne au récent Mondial junior et adjoint l’année précédente, a croisé le jeune homme deux fois.

En décembre 2019, le Canada avait signé une courte victoire de 4-1 contre l’Allemagne, mais déjà, Stützle « était leur meilleur joueur », rappelle Tourigny.

Il y a quelques semaines, c’est un joueur « dominant » qui s’est mesuré à l’équipe hôtesse, et ce, même si les chances « étaient probablement de 100 000 contre 1 » avant cette rencontre.

Rappel rapide : aux prises avec une éclosion de COVID-19, l’Allemagne ne s’était pratiquement pas entraînée avant de disputer son premier match, contre la Finlande. Dès le lendemain, elle devait se mesurer à une formation canadienne survoltée… avec seulement 14 patineurs – 5 défenseurs et 9 attaquants. Quoique navrant, le résultat de 16-2 était prévisible.

« Ils n’avaient rien pour eux, mais lui a compétitionné, raconte Tourigny. Il voulait gagner, il était frustré de la situation. Malgré tout, il était dur à contenir à un contre un et il a eu des chances de marquer. »

« Le Mondial junior, c’est un calibre très, très fort, ajoute le Québécois. Quand un joueur est capable d’y être aussi dominant, il est capable de transférer sa game dans la LNH. »

À plus forte raison, il s’agit d’« un gars qui a déjà joué pro l’an passé et qui se retrouve dans une équipe où il a une chance de se faire valoir ».

« Je ne suis pas surpris pantoute », conclut Tourigny.

Peu importent les pronostics, le principal concerné s’amuse comme un fou au sein d’un des clubs les plus jeunes de la LNH – l’âge moyen des joueurs est de 26,3 ans, presque 1 an de moins que chez le Canadien (27,2). Son sourire contagieux ne le quitte jamais, et ce, sans égard aux insuccès qu’a connus son équipe depuis le début de la saison.

Après le match de jeudi, il a souligné, guilleret, qu’à « chaque match, chaque présence », il se sentait « plus confortable, plus en confiance ».

À n’en point douter, c’est une bonne nouvelle pour les Sénateurs. Ce l’est moins pour leurs adversaires des prochaines semaines. Et probablement des prochaines années.