Quoi ? Retirer le numéro de sept joueurs du Canadien ? Vraiment ? Eh bien oui, j’en suis. Dans le cas de quatre d’entre eux, l’organisation réparerait un oubli historique en les honorant de cette manière. Car il ne faut pas s’y tromper : le CH célèbre souvent sa riche tradition, mais il semble parfois croire que son histoire commence avec l’époque de Maurice Richard.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Cela est évidemment très loin de la réalité. Car si la période entre 1909 et les débuts du Rocket en 1942 est beaucoup moins connue, elle a été écrite par une poignée d’hommes exceptionnels. Ils méritent que leurs noms soient immortalisés.

À l’initiative de mon collègue André Rivest, un historien du hockey enthousiaste qui a imaginé ce projet, La Presse a identifié neuf joueurs du Canadien dont le numéro n’est pas retiré, mais qui sont susceptibles de prétendre à cet honneur. Nous avons expliqué pourquoi dans nos numéros de samedi, dimanche et lundi derniers, avant de vous inviter à voter. Les résultats sont publiés ce samedi (voir écran précédent).

Résultat, vous êtes beaucoup plus sévères que moi : seuls deux joueurs ont franchi la barre psychologique des 50 % des voix : Georges Vézina et Hector « Toe » Blake.

Personnellement, sept d’entre eux recueillent mon vote. Et Blake n’est pas de ceux-là.

Même s’il a remporté le trophée Hart, sa contribution la plus marquante est au poste d’entraîneur. S’il n’avait pas connu de tels succès derrière le banc, son nom ferait-il partie de cette conversation ? Peut-être, mais peut-être pas non plus. Cela dit, si son numéro était retiré, j’accepterais sans peine la décision. Il a marqué l’histoire de l’organisation.

J’écarte cependant avec plus de conviction Andrei Markov. Un joueur remarquable, d’accord. Une légende du hockey, non.

Et, oui, je choisirais Saku Koivu. Je l’ai déjà écrit dans le passé, ce qui m’a valu de vives critiques. Je persiste et signe (j’explique pourquoi plus loin dans cette chronique).

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PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Le numéro 33 porté par Patrick Roy a été retiré par le Canadien de Montréal lors d’une cérémonie le 22 novembre 2008.

Comment trancher entre les superhéros et ceux qui n’atteignent pas tout à fait ce statut ? Ma grille d’évaluation comporte cinq critères. Pas nécessaire de cocher toutes ces cases, mais l’ensemble de ces éléments permet d’ordonner la réflexion.

1. La conquête de la Coupe Stanley au moins une fois

2. La fiche personnelle, les trophées individuels, l’élection au Temple de la renommée du hockey, y compris le Temple international

3. Le rendement en séries éliminatoires

4. L’impact dans la société et le comportement général

5. Le titre de capitaine est un atout, car il illustre du leadership.

Comment se démarquent nos candidats ? Commençons par les « anciens ».

La contribution de Jack Laviolette au Canadien est méconnue. Il a pourtant donné une formidable impulsion à l’organisation dès sa fondation en 1909. Il a bâti l’équipe – il en était le véritable dirigeant – en plus de briller sur la patinoire.

Jack Laviolette est le roc sur lequel l’édifice du CH a été érigé. Que son apport n’ait pas été ainsi souligné est une anomalie.

Newsy Lalonde, un joueur explosif, et Aurèle Joliat sont deux grands du hockey, point final ! Leurs exploits sont nombreux. Le premier a remporté deux fois le championnat des pointeurs de la LNH. Quant au second, il a reçu le trophée Hart remis au joueur le plus utile à son équipe.

Georges Vézina compte parmi les plus grands gardiens de l’histoire du hockey. L’organisation a songé à retirer son chandail en même temps que celui de Jacques Plante en 1995 (les deux hommes ont porté le numéro 1), mais l’affaire n’a pas abouti.

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Jacques Lemaire ? Dans mon esprit, il ne fait aucun doute que son numéro 25 devrait être suspendu au plafond du Centre Bell. Il était un joueur des séries, capable de marquer des buts quand ça comptait vraiment, en prolongation. Seul Jean Béliveau a réussi plus de points que lui en séries éliminatoires dans l’histoire du Canadien.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Saku Koivu, lors d’une cérémonie avant un match au Centre Bell, en décembre 2014

Guy Carbonneau ? Deux conquêtes de la Coupe Stanley avec le CH, un leader accompli, un joueur complet. Combien de trophées Selke déjà ? Ah oui, trois…

Reste l’épineux cas de Saku Koivu. J’en entends déjà certains rugir.

Sur le plan hockey, son dossier est un peu court, même s’il a longtemps été le joueur le plus important du CH. Et 10 saisons comme capitaine, ce n’est pas rien.

Cela dit, son retour au jeu après un combat contre le cancer et sa contribution subséquente à la lutte contre la maladie représentent des moments uniques dans l’histoire du Canadien.

On dit souvent que les meilleurs athlètes professionnels doivent inspirer les gens. À ce chapitre, peu de porte-couleurs de l’équipe en ont fait autant que lui au fil des ans. Son nom est à jamais gravé dans l’histoire du club. Voilà pourquoi il obtient mon vote.

Je réalise cependant que cet honneur ne lui sera jamais décerné, puisque sa sélection serait trop hors norme. Je m’en désole, mais j’accepte cette réalité.

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Évidemment, un enjeu délicat doit être évalué : une équipe peut-elle retirer trop de numéros ? Risque-t-elle de dévaluer cette distinction en la décernant à trop de candidats ?

Ce danger existe, aucun doute là-dessus. Mais compte tenu de l’histoire plus que centenaire du Canadien, la décision d’élargir le cercle des immortels se défend bien. D’autant plus que quatre d’entre eux (Laviolette, Vézina, Lalonde et Joliat) représentent une époque aujourd’hui trop oubliée.

Sans ces bâtisseurs, le hockey à Montréal ne serait jamais devenu ce qu’il est. Ils ont fait vibrer la ville et le Québec tout entier.

Il suffit de replonger dans les vieux journaux pour s’en convaincre. Aux yeux des amateurs, ces hommes étaient d’authentiques héros.

Le choix de Lemaire et Carbonneau est aussi tout à fait approprié. Leur palmarès est éloquent et ils ont joué des rôles clés dans de nombreuses conquêtes de la Coupe Stanley.

Alors, honorons tous ces joueurs. Parce qu’il faudra sans doute attendre longtemps avant qu’émerge un nouveau héros, capable de laisser sa signature sur l’histoire du club.

Pour l’instant, Carey Price est le plus susceptible d’accéder un jour à ce panthéon. Mais quelques performances exceptionnelles en séries éliminatoires au cours des prochaines saisons, et idéalement une conquête de la Coupe Stanley, seront nécessaires pour en faire la démonstration nette.

Le curieux cas d’Aurèle Joliat

Dans le papier qu’il consacrait à Aurèle Joliat samedi dernier, mon collègue Guillaume Lefrançois soulevait une question intéressante : son numéro 4 a-t-il déjà été retiré par le Canadien, une initiative aujourd’hui oubliée ?

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE

Howie Morenz, Aurèle Joliat et Johnny Gagnon après une pratique au Forum de Montréal, en octobre 1936

À l’appui de cette thèse, Guillaume évoquait trois éléments : un article d’époque du quotidien The Gazette retracé par le blogueur Benoit Harbec du site Puck ta vie ; un livre écrit par l’ancien relationniste du CH Claude Mouton ; enfin, la biographie de Joliat publiée sur le site du Temple de la renommée du hockey.

Interrogé par Guillaume, Carl Lavigne, spécialiste de l’histoire du Canadien, ajoutait que le cas de Joliat n’était pas « 100 % clair ». À l’époque, le chandail retiré n’était pas suspendu au plafond du Forum, mais simplement remis au joueur lors d’une cérémonie.

Mon avis ? Le numéro de Joliat a bel et bien été retiré le 9 octobre 1971. Ce jour-là, le CH amorce sa saison régulière. C’est le premier match de Guy Lafleur dans la LNH, après son séjour avec les Remparts de Québec.

Au printemps précédent, Jean Béliveau a mis fin à son illustre carrière. Le jour de l’affrontement, le journaliste Gilles Terroux écrit dans La Presse : « Avant le début du match, le chandail numéro 4 sera officiellement retiré. À cette occasion, la direction de l’équipe remettra un chandail souvenir à Aurèle Joliat et Jean Béliveau, qui ont rendu le no 4 célèbre pendant plus de 30 ans ».

Trois jours plus tard, dans Le Soleil, Claude Larochelle revient sur cette rencontre à laquelle il a assisté afin de témoigner des débuts de Lafleur avec le Canadien. Il amorce ainsi une phrase de sa chronique : « Mais tout à coup, pendant qu’on retirait officiellement le chandail numéro 4 de Jean Béliveau et Aurèle Joliat au cours d’une courte cérémonie… »

Dans Le Devoir du 12 octobre, la démonstration est encore plus éloquente.

IMAGE TIRÉE DES ARCHIVES DU DEVOIR

Dans Le Devoir du 12 octobre 1971, on aperçoit une photo sur laquelle Jean Béliveau et Aurèle Joliat reçoivent leur chandail numéro 4 au centre de la glace.

On aperçoit une photo sur laquelle Béliveau et Joliat reçoivent leur chandail numéro 4 au centre de la glace. Et le texte ne porte pas à interprétation : « Aurèle Joliat, 70 ans, avait déjà rendu célèbre, aux côtés du regretté Howie Morenz, le chandail No. 4 des Canadiens. Par après, Jean Béliveau devait en faire autant et, samedi soir au Forum, on retira, en leur honneur, ce numéro d’uniforme de l’alignement du club. »

À l’époque, des médias et des journalistes d’une crédibilité absolue ont donc tenu pour acquis que le numéro 4 était retiré en l’honneur de Béliveau ET Joliat. Cela s’ajoute aux preuves déjà évoquées par mon collègue.

Béliveau étant un géant de l’histoire du Canadien, l’honneur qu’on lui a décerné ce jour-là a-t-il occulté celui réservé à Joliat ? C’est fort possible. Et la mémoire collective, y compris celle de l’organisation du Canadien, a fait en sorte que la décision d’octobre 1971 à propos de Joliat a été oubliée.

Le Canadien devrait fouiller à fond cette question pour déterminer ce qui s’est vraiment produit ce jour-là. Et corriger la situation en ajoutant le chandail de Joliat au plafond du Centre Bell.