La scène se déroule un peu avant Noël, dans un aréna d’Edmonton.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Reprenant leur souffle dans un coin de la patinoire pendant l’entraînement du Canadien, Nate Thompson et Ryan Poehling discutent d’un jeu qu’ils viennent tout juste d’exécuter.

« Parle-moi », dit Thompson à son jeune coéquipier, en décrivant avec son bâton la trajectoire de la rondelle qui circule le long de la bande. « Dis-moi “je l’ai”, et je vais attendre en retrait. »

La réponse de Poehling est inaudible, mais la réplique du numéro 44 est bien claire : « C’est pour ça qu’on s’entraîne, mon gars », lance Thompson, dont les propos sont captés par un micro placé sur son chandail.

Cette séquence, publiée sur le site web de l’équipe, illustre bien l’ascendant que le vétéran joueur de centre a sur ses coéquipiers en général, et sur les plus jeunes en particulier.

Thompson n’est pas le joueur le plus talentueux du groupe. Mais lorsqu’il prend la parole, on l’écoute. « On se parle pratiquement tous les jours », a expliqué Nick Suzuki à La Presse.

Il a beaucoup de sagesse. On veut entendre ce qu’il a à nous dire. Il est un modèle pour des gars comme Poehling, Jesperi Kotkaniemi et moi. Son histoire est incroyable. On est chanceux de le connaître.

Nick Suzuki

L’histoire de Nate Thompson, c’est celle d’un homme aux prises avec des dépendances à l’alcool et à la drogue qui ont plombé une partie de sa vie personnelle et professionnelle.

Dans un récent reportage poignant réalisé par le réseau Sportsnet, il raconte la manière dont il a vaincu ses démons. L’appel à l’aide qu’il a lancé, puis le soutien qu’il a reçu de ses proches.

Fort de cette expérience hors du commun, Thompson apparaît en effet comme un sage dans le vestiaire du Canadien. Voilà moins d’un an qu’il a fait son arrivée avec l’équipe, mais on dirait presque qu’il y était avant tous les autres.

Depuis que Brendan Gallagher est tombé au combat il y a trois semaines, un « A » a été cousu au-devant de son maillot. Une lettre qui confirme un rôle de leader « qu’il remplissait depuis longtemps », selon Carey Price. « Il nous apporte beaucoup de connaissances sur le hockey et sur la vie », ajoute le gardien.

Thompson relativise toutefois la portée de ce symbole.

« On n’a pas besoin d’une lettre pour être un leader, dit-il en entrevue. Mais chaque fois qu’on a l’occasion d’en porter une, c’est un honneur. »

Leadership

Le hockey, c’est bien connu, valorise le modèle du leader silencieux. Ce guerrier taciturne qui affronte les épreuves sans broncher et qui inspire ses pairs par ses seules actions. C’est pourquoi les Jonathan Toews et Shea Weber font rêver tous les entraîneurs de l’univers connu.

Même s’il affirme d’abord prêcher par l’exemple, Thompson exerce un leadership un peu plus actif. Sur Instagram, après les victoires du Canadien, ses célébrations valent le détour.

À l’entraînement, il nargue ses coéquipiers et ne se gêne pas pour prodiguer des conseils à ses camarades plus jeunes. Poehling, notamment, affirme prendre un malin plaisir à peaufiner son jeu en infériorité numérique avec lui, mais aussi à le côtoyer loin de la patinoire.

« C’est un gars qui apporte la bonne humeur dans le vestiaire, dit-il. C’est plaisant de juste jaser, passer du temps avec lui. »

« Il parle vraiment beaucoup, confirme Victor Mete. Et sur la glace, il travaille tellement fort… »

Partenaire de trio de Thompson depuis quelques matchs, Dale Weise ne tarit pas d’éloges sur son coéquipier, qu’il décrit comme une « personne exceptionnelle », ni plus ni moins.

Son éthique de travail et la manière dont il prend soin de lui, c’est un exemple pour tout le monde.

Dale Weise

Depuis ses débuts dans la LNH, Thompson en a littéralement vu de toutes les couleurs. En février 2019, Montréal est devenu sa septième destination en 12 saisons.

Du plus loin qu’il se souvienne, il a toujours aimé faire partie du « groupe de leaders » des formations dont il a été membre. D’abord chez les Islanders de New York, puis avec le Lightning de Tampa Bay au début des années 2010, il a croisé des joueurs qui sont devenus pour lui des modèles. Bill Guerin et Doug Weight, à Long Island, puis Martin St-Louis et Vincent Lecavalier, en Floride, ont eu « un énorme impact » sur son propre cheminement.

« Ça semble cliché, mais l’une des choses les plus importantes qu’ils m’ont apprises, c’est d’être un bon coéquipier, un professionnel, souligne Thompson. Un gars comme Martin St-Louis arrivait chaque jour prêt à travailler. Je n’ai jamais vu quelqu’un s’entraîner avec autant d’intensité. Et ça se traduisait dans les matchs. »

« Arriver tôt à l’aréna, travailler fort au gym, faire ce qu’il faut pour être prêt chaque soir… Je pense que ce sont tous des signes de leadership », dit-il encore.

« Ça peut sembler de petites choses, mais quand les jeunes nous voient les faire et qu’ils les reproduisent, ça les suit pour tout le reste de leur carrière. »

Le Canadien, assure-t-il, ne manque pas de bons élèves. Il cite en exemple Poehling et Suzuki, deux joueurs dont le « QI de hockey » est élevé, selon lui. « Ils écoutent, ils travaillent fort. Je n’ai pas à leur dire grand-chose, j’essaie juste de m’amuser avec eux. »

Avenir incertain

À 35 ans, Thompson est au deuxième rang des joueurs les plus âgés du Tricolore, après Ilya Kovalchuk, et il se plaît résolument dans ce rôle de mentor. Il ne sait toutefois pas ce que l’avenir à court terme lui réserve, puisqu’il deviendra joueur autonome sans compensation l’été prochain. Toutes sortes de rumeurs l’envoient finir la saison sous d’autres cieux, à plus forte raison vu la position du Canadien au classement.

Sur le plan offensif, il ne connaît pas la campagne de ses rêves – contre les Golden Knights de Vegas, samedi dernier, il a mis fin à une disette de 19 rencontres sans amasser de point. À sa décharge, il a vu à peu près tous les joueurs de l’organisation se succéder sur les ailes du quatrième trio depuis la mi-novembre. Bonne chance pour créer une chimie dans ces circonstances…

Son association récente avec Weise et Nick Cousins s’est toutefois révélée assez heureuse.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Dale Weise

Dans tous les cas, une équipe plus performante qui se prépare aux séries éliminatoires pourrait trouver en Thompson un vétéran qui apporte l’expérience et la profondeur qui font le succès des formations qui accèdent aux grands honneurs.

Devant cette incertitude, le principal concerné préfère toutefois prendre la situation avec philosophie, récitant les phrases d’usage voulant qu’il y ait des éléments « qu’il ne peut pas contrôler » et qu’il souhaite d’abord se concentrer sur son jeu et sur son équipe.

N’empêche, ce natif de l’Alaska affirme avoir trouvé sa place à Montréal. « J’adore le temps que je passe ici, j’espère que ça va se poursuivre », assure-t-il.

Au sein d’une organisation qui a misé toutes ses billes sur son avenir, Thompson se verrait bien continuer à encadrer les plus jeunes dans leur développement. Et à la lumière des témoignages recueillis, ceux-ci ne se plaindront pas si leur grand frère est encore dans le vestiaire l’an prochain.

« Si on veut bien de moi, ça me ferait plaisir d’être là pour la suite », conclut-il.