Kevin Poulin savait que ça allait mal pour son équipe en la voyant encaisser but par-dessus but.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Blessé à un doigt, Poulin était installé dans le salon des joueurs pour regarder le match entre son équipe, Björklöven, et Mora, en deuxième division suédoise. Le Québécois a vu ses coéquipiers prendre une avance de 3-0. Puis, ils ont accordé huit (comme dans 8) buts sans réplique.

Marque finale : 8-4 pour Mora.

« Tu scores trois buts en huit minutes, et ensuite, t’as un petit relâchement, explique-t-il. Dans ma tête, on a commencé à manquer de confiance et on s’est fait remonter. Je n’ai jamais pensé qu’il y avait de la tricherie ! »

La « tricherie », ce sont en fait des soupçons de match truqué qui ont plané sur ce duel de l’Allsvenskan, le circuit juste en dessous de la Ligue élite suédoise. Les soupçons ont été tels que les sociétés de paris ont cessé d’accepter les mises en cours de match (live betting).

Selon le quotidien Aftonbladet, une enquête a aussi été déclenchée par la Fédération suédoise de hockey et la Svenska Spel (société d’État suédoise responsable des paris).

« Ça passe aux nouvelles générales, même pas juste aux nouvelles du sport ! », décrit Poulin, ancien gardien des Islanders de New York de même que d’Équipe Canada aux Jeux olympiques de PyeongChang en 2018.

Personnellement, je n’ai rien vu ou entendu qui était suspect. Je pense juste qu’en ce moment, il ne se passe pas grand-chose, donc les gens réagissent au moindre évènement et tournent ça du bord qu’ils veulent.

Kevin Poulin

Le club de Björklöven a opté pour la transparence. Sur Twitter, l’équipe a elle-même évoqué l’enquête, avec déclarations du directeur général.

Poulin, lui, aurait très bien pu refuser de répondre à nos questions, le sujet étant très délicat. Mais il a accepté notre demande d’entrevue. D’ailleurs, lorsqu’on lui a parlé, il venait de terminer sa deuxième rencontre du jour avec son équipe, qui souhaitait informer les joueurs de la situation.

Match catastrophique

L’IF Björklöven était largement favori pour ce duel. Sa fiche s’établissait à 16-3-2, et l’équipe avait accordé 48 buts en 21 matchs, pour une moyenne de 2,29.

De l’autre côté, le Mora IK montrait une fiche de 9-8-3, avec 52 buts inscrits en 20 parties, soit 2,60 par match. Rien n’indiquait que Mora allait remplir le filet adverse ! Tout semblait donc normal quand Björklöven a pris une avance de 3-0 après 8 min 12 s de jeu.

Puis, l’équipe en avance s’est mise à écoper d’une pénalité après l’autre, offrant huit avantages numériques à l’adversaire. Mora a enfilé… six buts en supériorité numérique !

« Notre désavantage ne va pas super bien depuis quelques semaines, explique Poulin. On a un défenseur blessé qui est bon en désavantage. En ce moment, on a quatre heures de soleil par jour. Ce n’est pas un temps de l’année super le fun. On joue devant des gradins vides. L’énergie en général est vraiment basse. »

La fatigue, les matchs à huis clos, l’ensoleillement, c’est la réalité des deux équipes. Mais chez Björklöven, plus rien n’allait, et les gens à la maison l’ont remarqué.

« Ça a commencé avec des partisans des autres équipes, qui mentionnaient des choses sur Twitter, estime Poulin. On faisait vraiment de grosses erreurs, ce n’était pas très beau ! Par exemple, on a un 2 contre 1, notre gars passe au lieu de tirer, et il rate sa passe. C’est le genre d’erreur qu’on ne fait pas cette saison. »

C’est l’Europe, les gens ont l’habitude des histoires de matchs arrangés au soccer. Des gens pensent que les arbitres se font payer.

Kevin Poulin

Cela dit, des surprises, il y en a toujours dans le sport. Le problème, c’est que les sites de paris sportifs se sont mis à noter des activités suspectes, notamment dans les cotes. Ainsi, la cote pour une victoire de Björklöven était plus élevée quand le club menait 3-1 qu’avant le début du match.

Il n’est cependant pas impossible, non plus, que l’origine de ces irrégularités soit un problème avec l’algorithme qui génère ces cotes. Mais les coïncidences entre deux évènements improbables (la remontée de Mora et l’embellie des paris) sont troublantes.

« Nous avons arrêté les paris en direct sur ce match et suspendrons également tous les paiements jusqu’à nouvel ordre, car nous avons noté des mouvements de cotes irréguliers dans d’autres sociétés de paris. Cela donne lieu à des soupçons qui nous font remettre en question l’intégrité sportive », a indiqué Magnus Fridell, des relations de presse de la société d’État Svenska Spel, en entrevue avec Aftonbladet.

Question sensible

La question demeure visiblement sensible. Le président de la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF), René Fasel, n’a pas répondu à notre demande d’entrevue. Notons toutefois que M. Fasel a eu un résultat positif à la COVID-19 il y a une semaine.

L’été dernier, M. Fasel s’était entretenu avec le quotidien suisse Le Matin, et avait réagi à une histoire de match truqué dans un duel de l’Extraliga, en Biélorussie.

« Nous avons été confrontés à quelques autres cas, ces dernières années. Mais nous luttons, car avec le dopage, le truquage de matchs est l’un des plus gros dangers pour l’intégrité du sport. Et si nous perdons notre intégrité, nous risquons de tout perdre », avait déclaré M. Fasel.

Chez Loto-Québec, on a aussi refusé notre demande d’entrevue. « Nous allons nous conformer à la décision de la ligue à cet effet, s’il y a lieu », nous a-t-on répondu par courriel. L’Allsvenskan ne fait pas partie des ligues sur lesquelles Loto-Québec accepte les paris.