Comment expliquer un hors-jeu à un hockeyeur syrien de 11 ans qui ne parle ni le français ni l’anglais, et qui utilise son bâton comme un tuteur pour rester debout ?

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

C’est un gros défi. Mais surtout, une très belle histoire. Celle d’une communauté qui se serre les coudes pour permettre à trois enfants nés en Syrie de porter l’uniforme des Mousquetaires de Saint-Hyacinthe.

Tout a commencé un peu par hasard, à la fin du mois d’août, lors d’une grande vente-débarras organisée dans les rues de la ville. Francis Morin tondait sa pelouse. Son fils de 11 ans, lui, a sorti son équipement usagé de hockey et l’a étalé sur une couverture, avec l’intention de vendre quelques morceaux. Quatre garçons se sont arrêtés.

« Je les regardais du coin de l’œil, raconte M. Morin. Les enfants prenaient une pièce d’équipement à la fois. Puis ils la redéposaient avec respect. Comme si c’était un objet sacré. C’était… spécial. »

L’homme a arrêté sa tondeuse. Il est allé se présenter : Francis Morin, président de l’Association de hockey mineur de Saint-Hyacinthe. « Hé, les gars, jouez-vous au hockey ? »

Un seul des quatre garçons a compris sa question. Abdalkarim Aldiri, 10 ans. « Un enfant qui attire le bonheur avec ses grands yeux. » Sa famille est arrivée de Syrie en 2016. Son français ? Impeccable. « Il m’a répondu : “Je ne joue pas au hockey, mais j’aimerais tellement ça !” C’est venu me chercher… »

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Abdalkarim Aldiri joue depuis l’automne dernier avec les Mousquetaires de Saint-Hyacinthe.

Francis Morin a donc invité les garçons et leurs amis à la journée « portes ouvertes » des Mousquetaires, au début de septembre. Une belle occasion de s’initier au hockey.

Les enfants étaient ravis. À un détail près. Ils n’avaient pas d’équipement. Pas de casque. Pas d’épaulettes. Pas de gants. Pas de jambières. Pas de chandail ni de bas de hockey. Juste une paire de patins, celle d’Abdalkarim Aldiri.

Les membres de l’association ont sollicité leur réseau de contacts. Le magasin Sports aux puces a gracieusement prêté de l’équipement pour la journée. Une demi-douzaine d’enfants syriens se sont présentés à l’aréna. Parmi eux, Hasan et Mueyyed Kihlavi, deux jeunes de 12 et 11 ans qui venaient tout juste de s’établir au pays avec leurs parents.

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Hasan et Mueyyed Kihlavi sautent sur la patinoire !

« Les garçons étaient vraiment heureux, se souvient Francis Morin. L’un d’entre eux m’a raconté que l’année dernière, son école avait organisé une journée d’activités. Il devait choisir entre la piscine et le hockey. Comme il n’avait pas de patins, le jeune est allé nager. Il m’a dit : “Monsieur, je ne veux pas être un joueur de piscine, moi. Je veux devenir un joueur de hockey !” »

Quatre enfants ont décidé de s’inscrire. Le lundi suivant, ils sont revenus à l’aréna, avec leurs parents, pour remplir les papiers. Sauf qu’ils n’avaient pas prévu le coût d’inscription. Combien ? 295 $. Vraiment pas cher comparativement aux autres villes du Québec. « Mais pour certains parents, surtout ceux qui venaient à peine d’arriver ici, c’était vraiment trop cher », explique Francis Morin.

Le Club Optimiste de Saint-Hyacinthe est intervenu. Ses membres ont organisé une collecte de fonds pour aider les familles. Les factures d’inscription ont été réduites à 100 $. Sports Experts a aussi accepté d’habiller gratuitement deux joueurs, du casque aux patins. « Au final, c’est toute une communauté qui a travaillé pour permettre à ces enfants de jouer au hockey », se réjouit M. Morin.

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Trois des quatre garçons – Abdalkarim, Hasan et Mueyyed – évoluent depuis l’automne au sein de la même équipe. Les Mousquetaires Atome C. Le premier échelon pour les hockeyeurs de cet âge.

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Hasan Kihlavi, Abdalkarim Aldiri et Mueyyed Kihlavi

Comment se passe leur saison ? Bien. Mais au début, ce n’était pas toujours évident, explique leur entraîneur, Alexandre Richard.

« Abdal est ici depuis plus longtemps. Son patin a beaucoup évolué. C’est un de nos bons joueurs. Il a compté trois ou quatre buts. Les deux autres, eux, sont partis de zéro. Vraiment. Ils se servaient de leur bâton comme d’un troisième patin pour rester debout.

« En plus, les premières semaines, ils ne parlaient pas du tout français. Sauf qu’ils étaient toujours de bonne humeur. Toujours de gros sourires. C’était contagieux auprès du reste de l’équipe. Alors plutôt que de rire d’eux et de les écœurer, les autres joueurs les ont pris sous leur aile et les ont aidés. »

Il a fallu tout leur apprendre. Les techniques de patinage, de freinage, de maniement de rondelle. Et les règles. Le hors-jeu notamment. Un (très) gros défi.

Alexandre Richard : « Comme le patin n’était pas leur force, je ne leur demandais pas de courir après la rondelle. Je leur disais simplement : “Allez devant le but. Attendez un retour. Déviez la rondelle. Cachez le gardien. Faites ce que vous pouvez.” Ils se sentaient importants. Ils se plaçaient à côté du but. Mais lorsque la rondelle sortait de la zone, eux, ils restaient là ! »

Alors, comment explique-t-on le hors-jeu à un enfant syrien de 11 ans ?

« Vu qu’ils ne parlaient pas français, c’était dur de le leur faire comprendre. Même les arbitres trouvaient ça drôle. Quand nos meilleurs joueurs venaient pour entrer dans l’autre zone et qu’il y avait une situation de hors-jeu, nos gars envoyaient la rondelle dans le fond du territoire, ils allaient chercher [Hasan et Mueyyed] par le collet, ils les ramenaient à la ligne bleue, puis ils repartaient ensemble chasser la rondelle. Ça faisait rire tout le monde. Ç’a été très bon pour l’esprit d’équipe. »

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L’entraineur-chef Alexandre Richard donne des instructions aux Mousquetaires de Saint-Hyacinthe.

Finalement, avec le temps et la traduction des instructions par Abdalkarim, les Mousquetaires sont venus à bout du hors-jeu. J’ai demandé à Abdalkarim de servir d’interprète une fois de plus, afin de pouvoir poser des questions à ses coéquipiers. Il a accepté avec plaisir.

Je leur ai demandé ce qu’ils préféraient dans le hockey. Maintenant, un enfant de 11 ans, en français ou en arabe, ça répond rarement en plus de cinq mots à un journaliste. C’est pourquoi ça sonne un peu comme des déclarations d’Andrei Markov.

Abdalkarim : « J’aime les matchs, les tournois. C’est amusant. J’aime aussi patiner. Avant, j’allais à la patinoire du parc avec un ami. Je tombais tout le temps. Mais maintenant, ça va mieux. »

Mueyyed : « J’aime faire partie d’une équipe et manipuler la rondelle. »

Et Hasan ? Ce qu’il préfère, c’est compter des buts. Car oui, il en a marqué un. En se tenant à côté du gardien, comme son entraîneur le lui avait demandé. Il a saisi un rebond et l’a poussé dans le fond du filet. « C’était magique, se souvient Alexandre Richard. Tous les joueurs se sont garrochés sur lui. Il était tellement content. Ses coéquipiers l’ont élu joueur du match. Les entraîneurs aussi. On lui a remis une rondelle avec un autocollant des Mousquetaires. Il était vraiment fier. »

Hasan acquiesce. « C’est mon plus beau moment de l’année.

— Et comment as-tu célébré ton but ?

— En levant le bâton dans les airs. Comme les joueurs du Canadien ! »