Colin Kaepernick n’a pas remporté six titres du Super Bowl comme Tom Brady.

Philippe Cantin Philippe Cantin
La Presse

Il n’a pas marqué un but en or aux Jeux olympiques de 2010 ou gagné trois fois la Coupe Stanley comme Sidney Crosby.

Il n’a pas pulvérisé les records du sprint comme Usain Bolt ou soulevé les stades de soccer comme Lionel Messi ou Cristiano Ronaldo.

Il n’a pas dominé le tennis comme Serena Williams, Roger Federer, Rafael Nadal ou Novak Djokovic.

Il n’a pas réinventé son sport comme Tiger Woods l’a fait au golf.

Pourtant, aucun autre athlète n’a autant influencé la société depuis le début du XXIe siècle. En ce sens, Kaepernick est le sportif moderne se rapprochant le plus de Muhammad Ali. Bien sûr, je suis loin d’être le premier analyste à dresser ce parallèle entre les deux hommes. Mais cela me semble plus vrai que jamais, et le moment est propice pour le rappeler.

PHOTO EZRA SHAW, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Colin Kaepernick a posé un genou au sol pendant l'hymne national américain pour dénoncer la violence policière envers les Afro-Américains.

On connaît l’histoire d’Ali : au milieu des années 1960, il a causé une commotion aux États-Unis en refusant de servir dans l’armée américaine durant la guerre de Viêtnam. On lui a retiré son titre de champion du monde des poids lourds, on l’a banni de la boxe durant trois ans et demi, on lui a fait un procès…

L’establishment le méprisait, le traitait comme un paria. On a voulu lui passer le K.-O. Mais Ali n’a pas vacillé. Et quand il est mort en 2016, le monde entier lui a rendu hommage. L’objecteur de conscience était devenu un héros. Parce qu’il s’était tenu debout, parce qu’il avait choisi le bon côté de l’histoire, parce qu’il était un humaniste.

Kaepernick a montré une hardiesse semblable quand il a amorcé sa lutte contre la violence policière envers les Afro-Américains. On ne l’a pas poursuivi devant un tribunal comme Ali, mais on lui a fait un procès public. La Ligue nationale de football (NFL) l’a pratiquement banni et le président des États-Unis a traité de son of a bitch tous les joueurs qui, comme lui, posaient un genou au sol en guise de protestation durant l’hymne national avant un match.

Le commissaire de la NFL Roger Goodell et les propriétaires d’équipe ont d’abord – timidement – soutenu leurs joueurs dans ce combat, mais le cœur n’y était pas. Très vite, ils ont eu peur de Donald Trump comme un enfant craint le noir. Tous ces champions des chambres de commerce ont tremblé devant les insultes du diviseur en chef, preuve que le cran et le succès en affaires ne vont pas toujours de pair.

PHOTO TODD KIRKLAND, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Colin Kaepernick lors d'un essai, l'automne dernier

Comme Ali, Kaepernick a enduré ces atteintes à son intégrité avec dignité. Il n’a jamais abandonné ses principes. Malgré tous les efforts pour le faire taire, il n’a pas plié. Et quand, l’automne dernier, dans un dérisoire exercice de relations publiques, la NFL lui a proposé un essai, il a décelé le traquenard et joué ses cartes à sa façon.

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La mort de George Floyd, tué par un policier blanc à Minneapolis au début du mois, a provoqué une tempête. Aux quatre coins de l’Amérique, et dans de nombreux pays du monde, dont le nôtre, cette terrible affaire a provoqué une prise de conscience subite, prolongée et inattendue. Floyd n’est pas le premier Afro-Américain à perdre sa vie aux mains des forces de l’ordre. Mais cette fois, une majorité de citoyens réclame du changement.

Le courage de Kaepernick au cours des dernières années contribue à cette colère bienvenue qui se fait aujourd’hui entendre. Comme celui d’Ali a éveillé les esprits à propos de la guerre du Viêtnam.

Chacun à leur façon, les deux hommes ont labouré la terre d’où jaillit la contestation. Ils ont utilisé la puissance de leur tribune, cette immense caisse de résonance qu’est le sport professionnel, pour dénoncer et demander justice. Cela ne les a pas rendus populaires. Mais la droiture est une affaire de convictions, et les leurs étaient limpides.

Aujourd’hui, des athlètes de tous les sports se sont joints à ce mouvement. Parmi eux, des joueurs de hockey, pour qui il est rarissime de défendre publiquement des causes potentiellement controversées. Soutenir des œuvres humanitaires, comme plusieurs d’eux le font, est utile et magnifique. Mais c’est aussi sans risque. Personne ne leur reprochera leur contribution, elle sera plutôt célébrée.

Mais dénoncer la violence policière envers les Afro-Américains, reconnaître que la société n’est pas égalitaire et que des injustices récurrentes doivent être corrigées, c’est une autre histoire. On l’a bien vu quand Trump a haché menu tous les émules de Kaepernick. C’était une tentative d’imposer le silence.

Cette stratégie a fonctionné un bon moment. Mais la mort de George Floyd a entraîné un retournement de situation. Même Roger Goodell a été obligé de dire solennellement devant la caméra : « Black Lives Matter ». Et cela, quelques heures après la diffusion d’une vidéo marquante dans laquelle plusieurs vedettes du circuit, dont le quart-arrière Patrick Mahomes, des Chiefs de Kansas City, ont demandé à la NFL de dénoncer haut et fort la discrimination.

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Cette semaine, Roger Goodell a dit souhaiter qu’une équipe de la NFL donne la chance à Kaepernick d’obtenir un poste de quart-arrière. Je souhaite que ce soit le cas. Sur le plan purement sportif, ce serait emballant de le voir accomplir un miracle ou deux sur le terrain.

Mais au fond, est-ce si important ? Après tout, Kaepernick a maintenant gagné sa bataille contre la NFL. Comme Ali a gagné la sienne contre la boxe.

Bien sûr, si Ali est devenu une légende, c’est aussi en raison de ses combats légendaires après son retour dans le ring. Kaepernick n’accomplira pas d’exploits semblables. Au mieux, il peut prouver qu’il a encore sa place dans la NFL. Mais même dans la vie d’un athlète, toutes les victoires ne se mesurent pas au résultat d’un match ou à la conquête d’un championnat.

Kaepernick a remporté sa partie la plus importante, celle qui définit déjà son héritage. Il n’a pas simplement marqué son sport, mais aussi son pays.

Son geste courageux – s’agenouiller durant l’hymne national – a contribué à sensibiliser des milliers de personnes qui, à la mort George Floyd, ont réalisé que les choses ne pouvaient durer ainsi.

Kaepernick a aussi démontré à tous les athlètes qu’ils avaient droit à la parole dans les grands débats de notre époque. Qu’ils n’avaient pas à se contenter de nous divertir, comme l’a très justement rappelé la jeune joueuse de tennis Naomi Osaka au début du mois. La défense des droits de la personne est l’affaire de tous.

Pour l’ensemble de son engagement civique, Kaepernick mérite une place au Temple de la renommée. Pas celui du football, mais un autre, encore plus important : celui des citoyens inspirants et courageux.