(Miami) C’était au printemps 2014. Laurent Duvernay-Tardif s’était entraîné durant des mois afin d’être le plus prêt possible pour son Pro Day, qui est essentiellement un entraînement individuel devant des dépisteurs d’équipes professionnelles.

Miguel Bujold
Miguel Bujold La Presse

Une dizaine d’équipes de la NFL avaient dépêché un dépisteur à Montréal afin de voir le joueur de ligne offensive à l’œuvre. Les Packers de Green Bay et les Chiefs de Kansas City étaient deux des organisations représentées et semblaient être parmi les plus intéressées.

« J’ai des frissons juste à en parler. Le Pro day, c’était LE moment où je pouvais montrer que j’étais objectivement un aussi bon athlète que les joueurs de football américains », a raconté Duvernay-Tardif lors de sa dernière rencontre avec les médias avant le Super Bowl, jeudi matin.  

« C’est sûr qu’en regardant les bandes vidéo de mes matchs à McGill contre Concordia ou l’Université Sherbrooke, les recruteurs de la NFL avaient un peu de misère à comprendre quel était le niveau de jeu. Les règlements du jeu sont également différents (au football canadien). Mais je savais que si j’obtenais de bons résultats dans mes exercices individuels, je contrôlerais ma destinée. »

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Laurent Duvernay-Tardif, avec les Redmen de McGill.

Après sa séance sous le regard de dépisteurs de la NFL et de la LCF, il ne faisait plus aucun doute que Duvernay-Tardif possédait le potentiel pour jouer dans la grande ligue.  

Un dépisteur de la NFL sur place qui avait requis l’anonymat avait dit ceci au représentant de La Presse : « C’est pratiquement sûr qu’il sera repêché. Le défi devient de le sélectionner au bon endroit dans le repêchage. On ne peut pas investir un choix trop élevé parce qu’il reste un joueur très vert, mais si on attend trop longtemps, on risque de le perdre et de rater une occasion de réussir un vol ».

Les Chiefs ont jugé que le bon moment était au tout début du sixième tour. Selon l’ancien directeur général des Alouettes Jim Popp, Duvernay-Tardif aurait assurément été un choix de deuxième tour s’il avait été un produit d’un programme universitaire de premier plan de la NCAA.

Apprentissage intensif

« Les Chiefs ont pris une chance en me repêchant et j’en suis extrêmement reconnaissant. J’ai l’impression qu’à ma première année, je ne jouais pas nécessairement du bon football. Je démontrais que j’étais un joueur agressif sur le terrain, qui voulait jouer au football, mais mon niveau de jeu n’était vraiment pas élevé », a reconnu Duvernay-Tardif.

« Il a fallu que j’apprenne le jeu américain et que je me familiarise avec le livre de jeux, alors ça m’a pris un an. »

« McGill est une très bonne université, mais le calibre de jeu n’est probablement pas au niveau de ce qu’on voit aux États-Unis. La marche était très haute, mais il a attaqué le défi de brillante façon, probablement de la même façon qu’il l’a fait dans ses études », a dit l’entraîneur-chef des Chiefs, Andy Reid, qui a également noté que Duvernay-Tardif devait travailler dans sa deuxième langue, ce qui ajoutait au défi.  

« L’anglais n’est pas sa langue maternelle et il nous fait souvent rire lorsqu’il pose des questions parce qu’il n’utilise pas toujours les bons mots. Mais je fais remarquer à ses coéquipiers qu’ils ne devraient pas trop rire, car ils pourraient être opérés par lui un jour ! »

« Larry est une personne très talentueuse, et un joueur imposant et fort. On est très choyés de pouvoir l’avoir dans notre équipe. »

Efficace, travaillant et hargneux

Duvernay-Tardif a réussi à s’établir comme le partant au poste de garde à droite des Chiefs dès sa deuxième saison, défiant toute logique. De passer du football universitaire canadien à un poste de partant dans la NFL en moins de deux ans est l’équivalent de faire le saut du Midget A à la LNH.  

Choix de premier tour des Chiefs la même année que Duvernay-Tardif a été repêché, Dee Ford connaît bien le garde. Le chasseur de quarts, qui fait maintenant partie des 49ers de San Francisco, a pu épier le jeu du Québécois au cours de ses cinq saisons avec les Chiefs.  

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Dee Ford

« Larry est un joueur très agressif et il va toujours travailler plus fort que son adversaire. C’est de cette façon qu’il gagne ses batailles individuelles, même si ce n’est jamais très joli techniquement. J’aime beaucoup Larry, c’est un sacré bon gars », a décrit Ford.

Deux autres joueurs de ligne défensive ont eu de bons mots pour Duvernay-Tardif, les plaqueurs Chris Jones et Derrick Nnadi, qui se frottent au garde à presque tous les jours dans les séances d’entraînement des Chiefs. Les mots effort, travaillant et hargneux sont revenus à nouveau en parlant avec Jones et Nnadi.

« Il est très fort et il donne toujours un effort maximal. C’est ce que j’admire le plus chez lui, il se présente au boulot tous les jours. Il est également un joueur très intelligent. Il ne parle pas beaucoup, choisissant plutôt de constamment peaufiner sa préparation et son jeu », a résumé Nnadi.

« Il fournit un excellent effort dans les matchs, mais peut-être encore plus dans les entraînements. Je l’affronte souvent dans ceux-ci et la tension monte parfois. Mais ça fait partie du jeu. Il est un bagarreur (scrapper) sur le terrain », a expliqué Jones, qui est l’un des meilleurs plaqueurs de la NFL et le meilleur joueur défensif des Chiefs.

Premier match de championnat

Duvernay-Tardif n’a jamais disputé un match de championnat depuis qu’il joue au football. Ni avec les Chiefs, ni à McGill, ni au Collège André-Grasset.

« J’ai l’impression que chaque match en est un de championnat. Ça peut sembler un peu simplet de dire ça, mais c’est la vérité parce qu’il n’y a que 16 matchs dans une saison de la NFL et que chacun d’eux est crucial. »

Mais celui de dimanche soir entre les 49ers et les Chiefs pourrait fort bien s’avérer le plus important que disputera Duvernay-Tardif dans sa carrière.

« C’est un match qui pourrait définir mes 10, 20 ou 30 prochaines années personnellement. En tant que sportif, mais à l’extérieur du football également. Pour l’équipe aussi, c’est tellement important. Ça fait 50 ans qu’on n’a pas eu la chance de se rendre jusqu’au match ultime. Pour Kansas City et pour coach Reid, c’est dans nos pensées, et ça nous donne beaucoup d’énergie. »

Avec la famille et les amis

La copine de Duvernay-Tardif, Florence, de même que son meilleur ami et agent, Sasha Ghavami, sont déjà arrivés dans le sud de la Floride. Ses sœurs Delphine et Marilou assisteront également au Super Bowl, tout comme ses parents Guylaine et François, qui aux dernières nouvelles ne devaient arriver à Miami que dimanche.  

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM DE FLORENCE DUBÉ-MOREAU

Florence Dubé-Moreau, conjointe de Laurent Duvernay-Tardif.

Duvernay-Tardif a mentionné qu’il dédierait le match de dimanche soir à ses parents, qui l’ont toujours soutenu dans ses projets, sans pour autant lui ajouter de la pression.  

« Ce sera vraiment spécial après le Super Bowl, car ça fait longtemps qu’on ne s’est pas retrouvé les cinq membres de notre famille ensemble », a noté le joueur de 28 ans.

Ne reste plus qu’à savoir si Duvernay-Tardif et ses proches célébreront sous les confettis sur le terrain du Hard Rock Stadium.