Dans l'histoire moderne du sport professionnel, aucun propriétaire n'aura façonné son club davantage qu'Al Davis. Le membre le plus important des Raiders d'Oakland a toujours été cet homme irascible, intense et passionné.

Miguel Bujold LA PRESSE

Le décès de Davis , un homme de 82 ans visiblement affaibli par la maladie depuis déjà quelques années, n'a pas tant surpris qu'il a provoqué mélancolie et nostalgie, samedi dernier. Même s'il frayait souvent son propre chemin, envers et contre tous, Davis aura été l'un des grands pionniers du football américain. Davis a été recruteur chez les Colts de Baltimore, entraîneur adjoint chez les Chargers de Los Angeles, directeur général et entraîneur-chef des Raiders, commissaire de la AFL, et par le fait même l'un des artisans de sa fusion avec la NFL. Tout ça avant d'avoir 40 ans.

Les négociations entre la jeune ligue qu'il présidait et sa puissante aînée ont peut-être d'ailleurs été à l'origine de la tension entre Davis et la NFL, qu'il a souvent poursuivie devant les tribunaux, notamment lorsqu'elle a refusé qu'il déménage les Raiders à Los Angeles, en 1982. Non seulement Davis a-t-il obtenu gain de cause et 35 millions en cour, les Raiders ont remporté le Super Bowl l'année suivante. En raison de ces batailles judiciaires, de son refus à se conformer à l'ordre établi, Davis en est venu à être perçu comme une espèce de Kim Jong Il, un rebelle, un dévoyé. Les Raiders formaient l'état voyou de la NFL, ce qui ne déplaisait pas à Davis.

Dès le départ, Davis s'est assuré que les Raiders détonnent. L'uniforme noir, le pirate sur le casque, le fameux Black Hole, une collection de joueurs dont personne ne voulait, talentueux sur le terrain, marginaux à l'extérieur. Tout a été mis en oeuvre afin de créer une aura de mystère autour des Raiders. Davis voulait que son club soit le «méchant», et il a réussi. Pas pour rien qu'il était surnommé le Prince of Darkness. Même lui y participait avec ses accoutrements. Ses verres fumés, ses bijoux, ses ensembles noirs ou blancs satinés.

Et le doigt d'honneur, Davis et son équipe le présentaient également sur le terrain. Les Raiders étaient régulièrement l'équipe la plus punie; les joueurs de ligne à l'attaque avaient les mains couvertes de plâtre ; le receveur Fred Biletnikoff qui a fini sa carrière avec les Alouettes mettait une sorte de colle (du stick-em) sur ses doigts afin de ne rien échapper; les demis de sûreté voulaient vous arracher la tête; bref, le fair-play n'était pas vraiment une priorité à Oakland et à Los Angeles. D'ailleurs, il y avait deux consignes chez les Raiders, rapportées dans la délicieuse série America's Game. Premier règlement : la tricherie est encouragée. Deuxième règlement : voir le premier...

Slogans et minorités

Il n'y avait pas que des consignes (une) au sein du Silver and Black. Plusieurs slogans, aussi : Just win, baby!; Commitment to Excellence (engagement à l'excellence); Pride and Poise (fierté et sansfroid); Team of the Decades...

Des équipes de la décennie, il y en a bien sûr eu plusieurs. Mais les Raiders pouvaient en effet se targuer d'avoir été dominants pendant plusieurs décennies. Cinq présences au Super Bowl, dont des victoires en 1976, 1980 et 1983; 16 saisons victorieuses consécutives de 1965 à 1980; une fiche de 309-48-9 entre 1965 et 1994.

C'est moins reluisant depuis 15 ou 20 ans, mais de 2000 à 2002, les Raiders ont eu un dossier de 33-15 et participé à un Super Bowl. Marc Trestman était à leur emploi à cette époque. «Al n'était pas un propriétaire typique du fait qu'il connaissait extrêmement bien le football, à un point tel qu'il aurait pu remplacer n'importe quel entraîneur du club, m'a dit Trestman cette semaine. Et il connaissait le moindre détail au sujet de tous les espoirs qui arrivaient dans la NFL.»

S'il avoue qu'il était parfois intimidant de se retrouver en présence de Davis, Trestman souligne que l'homme vouait un grand respect aux gens de son entourage et qu'il gardait toujours contact avec eux. «Il regardait nos matchs (des Alouettes) et m'envoyait souvent des messages à propos de ceux-ci.»

Comme presque tous ceux qui l'ont connu, Trestman a noté le rôle qu'a joué Davis sur le plan de l'avancement des minorités dans une ligue qui a longtemps été réactionnaire. Il a embauché l'un des premiers entraîneurs-chefs hispanophones, Tom Flores, le premier afro-américain, Art Shell, et l'une des premières femmes à titre de présidente des Raiders, Amy Trask.

Des Raiders pour la vie

Dans la dernière année, j'ai lu deux bouquins au sujet des Raiders, Badasses, de Peter Richmond, et Raiders Forever, de John Lombardo. Deux choses ressortent de ces lectures. La première, c 'est que Davis ne craignait pas les gens différents, il les appréciait.

On n'a qu'à penser à Ted Hendricks, arrivé à un camp d'entraînement sur un cheval, à Ken Stabler, fêtard invétéré, à Jack «The Assassin » Tatum, reconnu pour ses coups v ic ieu x , ou John Matuszak, un autre viveur, aux allures de poète plus que de joueur de football. La deuxième, c 'est que la plupart de ses joueurs vouaient une admiration sans borne à Davis. Ils lui étaient férocement loyaux; Raider un jour, Raider toujours, entendt- on souvent.

Davis a déjà dit qu'il préférait être craint que respecté. Or, même s'il aimait cultiver une image à la Darth Vader, Davis était beaucoup plus un héros que le méchant de service pour les «outsiders» de ce monde. S'entourant de gens erronément perçus comme faibles, Davis a longtemps été le plus fort. Ce fut la plus grande de ses innombrables victoires.

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