Dans Old Enough !, une téléréalité japonaise diffusée depuis quelques semaines sur Netflix, des enfants de 4, 3, voire 2 ans partent seuls faire des courses pour la première fois. Si la série a le pouvoir de faire faire trois tours au sang des parents occidentaux, elle entraîne aussi une réflexion sur l’indépendance que nous donnons (ou pas) à nos enfants.

Publié le 25 avril
Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Dans le premier épisode, le petit Hiroki, deux ans et neuf mois, quitte sa maison, un petit drapeau jaune à la main qui l’aidera à traverser un grand boulevard. Il marchera 1 km pour atteindre le supermarché et y acheter du curry, des gâteaux de poisson frit et des fleurs pour l’autel de sa grand-mère. Tout le long du chemin, on l’entendra commenter ce qu’il voit. Puis demander de l’aide à la commis d’épicerie.

Hajimete no Otsukai (My First Errand, renommée Old Enough ! pour Netflix) connaît un grand succès au Japon. Diffusée sur la chaîne de télévision Nippon TV depuis 1991, l’émission est inspirée de Miki’s First Errand, un livre pour enfants publié en 1977 par Yoriko Tsutsui dans lequel est racontée l’histoire d’une mère qui envoie sa fille de 5 ans acheter du lait.

Culture différente

Les 20 épisodes mis en ligne par Netflix sont courts – entre 7 et 21 minutes. Un concept très japonais dans sa forme, avec des mots qui apparaissent continuellement à l’écran, un narrateur très expressif et des rires en boîte. Dans son fond aussi, puisque même si le parcours emprunté par les enfants est sécurisé, si des membres de l’équipe de tournage sont dissimulés le long du chemin et que les employés du supermarché sont dans le coup, il va de soi, dans la culture japonaise, d’apprendre l’indépendance aux enfants dès un très jeune âge et de les impliquer dans les tâches quotidiennes.

Mais aux États-Unis, l’émission suscite à la fois de la fascination, de l’admiration et des critiques. Si Old Enough ! dérange tant les parents occidentaux (bien qu’elle ait déjà été adaptée en Italie et au Royaume-Uni), c’est qu’elle est en rupture avec la façon dont nous élevons nos enfants, croit Michael Ungar, professeur en travail social et directeur du Centre de recherche sur la résilience de l’Université Dalhousie à Halifax.

« C’est en dehors de la norme pour la plupart des pays développés, mais cela correspond à ce que j’ai vu dans d’autres pays, où les gens sont plus vulnérables économiquement et où les enfants doivent assumer beaucoup plus de rôles au sein de leur famille », observe-t-il, tout en rappelant que les enfants présentés dans cette émission ont été soigneusement sélectionnés et que l’environnement a été relativement sécurisé. Sans compter le sens de la communauté et l’esprit civique des Japonais qui rendent certainement l’expérience moins risquée aux yeux des parents.

On est dans une société très surprotectrice, et voir ce genre d’émission nous confronte beaucoup à notre fonctionnement occidental, à nos valeurs et à nos peurs. Cela dit, moi aussi, je serais zéro à l’aise [d’envoyer ma fille seule faire des courses].

La psychoéducatrice Stéphanie Deslauriers, autrice du Bonheur d’être un parent imparfait et mère d’une fillette de 4 ans

Mais qu’un enfant de moins de 3 ans soit capable de réussir un tel défi a quand même de quoi étonner. « Nous avons tendance à infantiliser les enfants en les considérant comme incompétents ou incapables d’accomplir des tâches. En réalité, ils sont beaucoup plus capables que nous le croyons », souligne Michael Ungar, auteur de plusieurs livres, dont We Generation : Raising Socially Responsible Kids et Too Safe For Their Own Good.

PHOTO FOURNIE PAR NIPPON TV/NETFLIX

Dans un des épisodes, Yuka, 3 ans, se rend au marché d’Akashi seule, non sans avoir versé quelques larmes avant de partir.

Faire confiance aux enfants

Selon Stéphanie Deslauriers, cette série montre le décalage entre les capacités d’autonomie des enfants et la liberté qu’on leur donne en tant que parents. « On fait beaucoup pour nos enfants, et à leur place, alors que si on leur donne le temps et l’espace, non seulement ils sont capables, mais ils sont valorisés d’être capables. Il faut leur faire confiance. »

« Je pense vraiment qu’il y a une différence entre ce qu’un enfant peut faire et ce qu’il est socialement acceptable de demander à un enfant de faire », ajoute Michael Ungar, qui serait étonné de voir une émission comme celle-ci produite au Canada.

« Nous ne donnons généralement pas ces rôles aux enfants parce que nous ne croyons pas que c’est leur travail, leur fonction dans notre société. Et nous avons un réseau de travailleurs de la protection de l’enfance qui interviendrait si un parent était incapable d’aller à l’épicerie pour acheter des produits et devait y envoyer son enfant de 2 ans. Ces travailleurs diraient que c’est inacceptable, que votre enfant risque d’être blessé ou que vous l’avez mis en danger et que votre famille a besoin de soutien. Donc, institutionnellement, nous enlevons ces responsabilités à nos enfants. »

Au Québec, afin de laisser une certaine liberté à l’autorité et au jugement des parents, la loi ne précise pas à quel âge on peut laisser son enfant seul, sans supervision. Mais un parent qui ne fournit pas une « surveillance ou un encadrement approprié » peut être reconnu coupable de négligence, au sens de la Loi sur la protection de la jeunesse.

Ni Michael Ungar ni Stéphanie Deslauriers ne suggèrent de laisser de jeunes enfants aller seuls à l’épicerie. Toutefois, tous deux sont d’accord pour dire que, dès le plus jeune âge, les enfants devraient être mis à contribution dans la maisonnée, que ce soit pour ranger leurs jouets, nourrir le chien ou passer l’aspirateur.

Nous avons besoin de repenser la façon dont nous avons exclu les enfants de nos familles et leurs véritables responsabilités et nous demander : est-ce que nous élevons le genre d’enfants que nous voulons ?

Michael Ungar, professeur en travail social et directeur du Centre de recherche sur la résilience de l’Université Dalhousie à Halifax

Les tâches qu’on leur attribue doivent être à la hauteur de leurs capacités, mais aussi, parfois, les amener à se dépasser, voire prendre des risques.

« Le défi permet un certain déséquilibre qui est stimulant, motivant, et qui va permettre à l’enfant de s’adapter, d’être fier de lui et de développer de nouvelles aptitudes, explique Stéphanie Deslauriers. Mais quand le déséquilibre est trop grand, ça devient inhibant et anxiogène. »

« Dans le cadre de mon travail, j’ai abordé l’idée de l’avantage du preneur de risques, poursuit Michael Ungar. L’enfant à qui l’on donne une dose raisonnable – c’est le mot clé – de risques et de responsabilités a tendance à développer une plus grande résilience face au stress futur. » Pour lui, c’est l’une des leçons à retenir de cette série.

Old Enough ! est offerte sur Netflix en version originale avec sous-titres en français.