L’allaitement en public est-il bien accepté au Québec ? Peut-être moins qu’on le pense. L’histoire d’Isabelle Côté, qui a été interpellée par une agente de sécurité au Centre Eaton samedi dernier parce qu’elle allaitait sur un banc devant un magasin, ne serait pas un cas isolé, selon les organismes consultés par La Presse.

Publié le 23 mars
Véronique Larocque
Véronique Larocque La Presse

En 24 heures, la mésaventure d’Isabelle Côté a été reprise des milliers de fois sur les réseaux sociaux. La mère d’un poupon de 4 mois ne s’attendait pas à ce que sa publication sur Instagram ait un si grand impact.

Lisez la publication d’Isabelle Côté (en anglais)

Son message dénonçait le fait qu’une agente de sécurité lui ait interdit d’allaiter en public et qu’elle l’ait invitée à se rendre à la salle d’allaitement si elle souhaitait continuer. Une directive répétée quelques minutes plus tard par son superviseur.

Comment s’est sentie Isabelle Côté à ce moment-là ? « Au début, j’ai été tellement surprise d’apprendre qu’encore en 2022, on pouvait s’approcher d’une femme pour lui interdire d’allaiter en public. Après, je suis devenue fâchée, revendicatrice… mais ça n’a pas duré longtemps. Je suis rapidement devenue un peu stressée, avec le bébé à gérer, l’autre agent de sécurité qui s’en venait. […] Les gens se mettaient à me regarder. »

Je me sentais comme une voleuse. Je me sentais humiliée. Ça me dépasse que ça me soit arrivé.

Isabelle Côté

Elle a d’ailleurs décidé de déposer une plainte à la Commission des droits de la personne à la suite de l’incident.

L’histoire d’Isabelle Côté n’est pas unique. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses femmes ont indiqué avoir vécu une situation semblable dans différents lieux : d’autres centres commerciaux, au restaurant, à la piscine municipale…

« Pratiquement chaque mois, on a des échos d’un évènement similaire », affirme Sophie Morel, directrice générale de Nourri-Source Montréal, organisme qui vise à favoriser l’allaitement maternel.

Raphaëlle Petitjean, directrice générale du Mouvement allaitement du Québec (MAQ), ajoute que de nombreuses mères qui allaitent en public rapportent recevoir des commentaires ou des regards désapprobateurs de passants.

Pourquoi ces réactions ?

Pourtant, l’allaitement est permis partout au Québec. Appelés à se prononcer par le passé sur la question, les tribunaux ont jugé « qu’on ne peut pas empêcher une femme d’allaiter en public », souligne Éducaloi sur son site web.

Pourquoi, alors, l’allaitement choque-t-il ? « Il y a définitivement un aspect lié à l’hypersexualisation des seins », répond Sophie Morel.

La pandémie a aussi pu exacerber les réactions, croit Raphaëlle Petitjean.

L’allaitement a été très peu visible, comme beaucoup d’autres choses, ces deux dernières années.

Raphaëlle Petitjean, directrice générale du Mouvement allaitement du Québec

« Il y a certaines personnes qui considèrent le geste d’allaiter comme un geste privé et intime », avance pour sa part Chantal Bayard, doctorante en sciences sociales au Centre Urbanisation Culture Société de l’Institut national de la recherche scientifique.

« Quand on parle de l’allaitement dans l’espace public, l’élément qui revient toujours, c’est oui, les femmes peuvent allaiter, mais il faut qu’elles soient discrètes », poursuit-elle.

Cacher ce sein

Parmi les commentaires sur les réseaux sociaux en réaction à l’histoire d’Isabelle Côté, de nombreux internautes invitaient d’ailleurs les femmes qui allaitent à se couvrir.

« Est-ce qu’on demanderait à un papa ou à une maman qui nourrit son bébé au biberon de cacher le bébé pendant qu’il est en train de le nourrir ? Non. Est-ce qu’on demanderait aux gens de se cacher pour manger ? Non plus. C’est très inconfortable pour la mère et le bébé de se couvrir quand elle allaite. Il fait chaud là-dessous. On ne voit pas ce qu’on fait », réagit Sophie Morel.

La majorité du temps, c’est en prévision de ne pas rendre les autres mal à l’aise qu’on le fait.

Sophie Morel, directrice générale de Nourri-Source Montréal

Ne pas se sentir légitimes d’allaiter dans un lieu public peut avoir des répercussions sur certaines mères. « Ça devient un facteur qui va inciter les femmes à sevrer leur enfant plus tôt », avance Raphaëlle Petitjean.

Si elles craignent le regard des autres, « ça peut les confiner à la maison » et les isoler, ajoute Sophie Morel.

Environnement favorable

Différentes initiatives existent pour que les mères qui allaitent se sentent mieux accueillies dans les commerces. Par exemple, la Route du lait « répertorie des endroits où les employés sont avisés du droit d’allaiter n’importe où, n’importe quand », explique Sophie Morel.

Afin de normaliser le fait d’allaiter en public, le Mouvement allaitement du Québec a aussi créé une affiche sur laquelle on peut lire : « Merci de respecter les familles durant l’allaitement ». Raphaëlle Petitjean invite tous les commerces qui le désirent à s’en procurer une gratuitement sur le site du MAQ.

Un rassemblement prévu dimanche

Mère d’un bébé de 4 mois, Valérie Laframboise s’est sentie interpellée par l’histoire d’Isabelle Côté. Celle qui a allaité sa fille aînée jusqu’à 3 ans n’a jamais vécu de situation fâcheuse similaire, mais elle croit que ça aurait pu lui arriver. Voulant apporter son soutien à Isabelle Côté, elle a décidé, avec une autre mère rencontrée sur les réseaux sociaux, d’organiser un rassemblement réunissant des mamans et leur enfant allaité au Centre Eaton dimanche prochain. Le but de l’évènement ? Normaliser l’allaitement. « On va donner de la visibilité aux femmes qui allaitent et au fait que c’est normal, naturel, et que ça a sa place, peu importe où », affirme-t-elle. Informé du projet, le Centre Eaton a contacté les organisatrices pour leur offrir un lieu de rassemblement près des magasins Sephora et Uniqlo, a indiqué Valérie Laframboise.

Le Centre Eaton réagit

Jointe par La Presse au sujet de la mésaventure d’Isabelle Côté, la directrice du Centre Eaton, Melyssa Houle, a indiqué que l’incident de samedi dernier était un cas isolé. « Le Centre Eaton de Montréal encourage l’allaitement maternel dans toutes ses aires communes, tel que prescrit par la Charte des droits et libertés québécoise et canadienne », a-t-elle écrit dans un courriel. Elle indique également que tout le personnel a été rencontré « afin de réitérer les politiques en vigueur en matière d’allaitement dans les aires communes ». L’entreprise propriétaire du centre commercial, Ivanhoé Cambridge, a aussi réagi par courriel. « Nous sommes désolés de la situation qui s’est déroulée au Centre Eaton de Montréal et des difficultés que la cliente aurait pu rencontrer lors de sa visite », a notamment écrit Julie Bourgon, cheffe des centres commerciaux.

En savoir plus

  • 89 %
    Proportion des mères au Québec qui ont allaité ou tenté d’allaiter leur dernier-né, selon des données de 2017-2018
    Source : Observatoire des tout-petits
    56 %
    Proportion de mères parmi celles qui ont commencé l’allaitement qui continuaient de nourrir leur bébé au sein à 6 mois, selon des données de 2017-2018
    Source : Observatoire des tout-petits