(New York) À trois mois de Noël, le fabricant de jouets Basic Fun a pris une décision sans précédent : le tiers de ses légendaires camions Tonka destinés au marché américain resteront en Chine.

Anne D’innocenzio Associated Press

Pourquoi ? Face à une explosion du coût des conteneurs d’expédition et à un goulot d’étranglement dans la chaîne d’approvisionnement, le coût pour acheminer un petit camion jusqu’aux consommateurs américains représente 40 % du prix au détail, qui est d’environ 26 $ US. Il s’agit d’un bond dramatique comparativement à 7 % l’an dernier. Et on ne parle même pas de transporter le produit des ports américains jusqu’aux détaillants.

« On n’a jamais laissé des produits derrière de cette manière, a dit le président de Basic Fun, Jay Foreman. Nous n’avions réellement pas d’autre choix. »

Confrontés à des problèmes graves d’approvisionnement qui pourraient se traduire par des étagères dégarnies pour les consommateurs pendant la saison des Fêtes, les fabricants de jouets redoublent d’efforts pour que leurs produits se rendent jusqu’aux détaillants.

Ils essaient de dénicher des conteneurs et des ports alternatifs. Certains les transportent par avion plutôt que par bateau pour assurer qu’ils seront sur les tablettes avant le 25 décembre. Et dans certains cas, comme celui de Basic Fun, ils les laissent en Chine en attendant que les prix se calment un peu.

Comme tous les autres fabricants, les compagnies de jouets sont frappées par des problèmes d’approvisionnement depuis que la pandémie a éclaté et temporairement fermé des usines en Chine au début de 2020. Puis, les détaillants américains ont réduit ou arrêté la production en raison des confinements. La situation s’est seulement détériorée depuis le printemps et, peu importe le produit, les compagnies peinent à répondre à la demande de consommateurs qui reviennent dans les magasins.

Les fabricants doivent composer avec plusieurs goulots d’étranglement, des usines jusqu’aux ports de premier plan comme celui de Long Beach, en Californie. La pénurie de main-d’œuvre aux États-Unis signifie aussi qu’on manque de bras pour transborder la marchandise des navires jusqu’aux camions.

Mais pour des fabricants de jouets qui dépendent lourdement de la saison des Fêtes, les enjeux sont énormes quand on sait que le quatrième trimestre génère 70 % de leurs ventes annuelles. En moyenne, les ventes des Fêtes représentent 20 % des ventes totales de l’industrie du commerce de détail. Et 85 % des jouets sont fabriqués en Chine, selon Steve Pasierb, le PDG de The Toy Association.

Les embûches sont si grandes que certains détaillants préviennent les fabricants qu’ils ne veulent pas des produits qui seront expédiés après la mi-octobre — puisque des produits qui mettraient normalement de quatre à six semaines à arriver de Chine en mettent maintenant entre 12 et 16, a expliqué le consultant Marc Rosenberg.

Ces problèmes surviennent au moment où l’industrie américaine du jouet a vu ses ventes bondir de 17 % l’an dernier et de 40 % pendant le premier semestre, grâce à des parents qui cherchent à divertir leurs enfants confinés, selon la firme d’études de marché NPD Group.

Même si des analystes s’attendent à une croissance robuste en 2021, plusieurs fabricants de jouets prédisent une chute de leurs ventes parce qu’ils seront incapables de répondre à la demande pour les produits les plus populaires, surtout ceux dont le succès est inattendu. Les coûts élevés pourraient en pousser certains à la faillite.

Les dirigeants de l’industrie disent qu’ils ne peuvent hausser leurs prix de plus de 10 % — même si cela sera insuffisant pour absorber entièrement l’augmentation des coûts — parce qu’ils craignent la réaction des consommateurs. Le plus grand fabricant américain de jouets, le géant Mattel, a annoncé cet été une hausse de ses prix pour la saison des Fêtes pour amortir des coûts de transport plus importants, mais il n’a pas quantifié cette hausse.

M. Foreman calcule qu’on peut mettre 1800 camions Tonka dans un conteneur de 40 pieds. Donc, à 20 000 $ US par conteneur, chaque camion coûte 11 $ US — contre une moyenne de 1,75 $ US lors d’une année typique. Il se concentre donc sur des produits plus petits, comme les Mash’ems. Il estime pouvoir entasser 150 000 $ US de Mash’ems dans un conteneur, comparativement à 40 000 $ US de camions Tonka.

Le rédacteur en chef du site TTPM, qui évalue des jouets, dit que les mastodontes comme Target et Walmart devraient profiter d’un approvisionnement plus fiable en jouets, en raison de leur pouvoir.

Melissa McCollum, la propriétaire d’une petite boutique de jouets en Alabama, dit qu’elle n’avait reçu qu’environ 25 % de ses jouets des Fêtes à la mi-septembre, contre 50 % lors d’une année normale. Le plus important magazine de l’industrie, The Toy Book, fait la promotion de produits qui sont disponibles dès maintenant dans des entrepôts américains.

Des fabricants de jouets comme Basic Fun et PlayMonster ont sabré dans les dépenses publicitaires.

« On annoncerait des étagères vides », a dit le président de PlayMonster, Tim Kilpin, qui prétend qu’entre 15 % et 20 % de ses produits sont coincés dans la chaîne d’approvisionnement. La très populaire balle Koosh n’est plus disponible depuis le mois d’août et il est impensable de réapprovisionner les détaillants d’ici Noël, a-t-il déploré.

Les goulots d’étranglement pourraient avoir des conséquences à long terme. Les détaillants font pression sur les fabricants de jouets pour obtenir dès le début du mois de mars les premières livraisons pour la saison des Fêtes de 2022, au lieu de la fin avril, puis les suivantes en juin au lieu de juillet, dit Andrew Yanofsky, le directeur du marketing du fabricant de jouets WowWee.

Cela oblige les compagnies à prendre des décisions concernant la fabrication et le réapprovisionnement sans un portrait complet des données de ventes, a-t-il dit.

M. Yanofsky explique ainsi avoir misé gros sur le succès de Got2Glow Fairy Finder, un jouet qui permet aux enfants de trouver des fées virtuelles, parce qu’il savait qu’il lui serait impossible de se réapprovisionner en raison des problèmes de production.

« Nous avons pris le risque d’en commander plus que ce que nous pensions pouvoir vendre », a-t-il dit.

Les quelques fabricants de jouets dont la production se trouve aux États-Unis doivent quant à eux composer avec une pénurie de main-d’œuvre.

La PDG d’American Plastic Toys, John Gessert, dit que la compagnie a perdu entre 35 % et 40 % de ses employés de première ligne. Elle délaisse donc certains produits, comme les cuisines pour enfants qui requièrent six travailleurs, au profit de ceux qui n’en nécessitent que trois, comme les jeux de basketball.

« Je n’ai jamais eu un casse-tête aussi compliqué à assembler », a-t-il dit.