C’est le samedi 18 septembre à 8 h du matin que Ziya, 19 mois, devait assister à son premier cours de natation. Après avoir enfilé leur maillot de bain sous leurs vêtements, sa mère Odie Miller-Maboungou et lui se sont présentés à l’heure devant la piscine Morgan, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve.

Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Mais la porte était verrouillée et la piscine, fermée.

Quelques jours plus tôt, sans que l’information ne se rende à Odie, le Club aquatique de l’est de Montréal (CAEM) avait été contraint d’annuler les 45 cours de natation Croix-Rouge prévus cet automne. L’organisation n’a pas été en mesure d’embaucher des moniteurs en sécurité aquatique certifiés. Personne, mais absolument personne n’a répondu à l’offre d’emploi affichée un peu partout.

« Ça fait 21 ans que je suis dans le domaine, et c’est la première année que je me retrouve à annuler une session complète », se désole la directrice administrative de CAEM, Annie Malo, qui se demande même si elle sera en mesure d’offrir des cours de natation Croix-Rouge cet hiver.

Les enfants inscrits se sont fait offrir de suivre un cours de « natation artistique », un programme qui s’adresse aux 4 ans et plus qui savent nager. Le CAEM promet aussi d’offrir des blocs de cours de natation privés, offerts par ses entraîneurs.

C’est la troisième fois qu’Odie Miller-Maboungou inscrit son fils à un cours de natation, et c’est la troisième fois qu’elle se fait rembourser. Les deux premières, c’était en raison des mesures sanitaires. « C’est vraiment un bébé de la pandémie », dit-elle. Les cours dans les piscines environnantes qui auraient pu lui convenir sont désormais complets.

J’ai 36 ans et je ne sais pas bien nager. je ne suis pas à l’aise dans l’eau. Je trouve tellement important que Ziya apprenne à nager rapidement. On entend tellement parler d’histoires de noyades…

Odie Miller-Maboungou, mère de Ziya, 19 mois

Un manque de personnel

« Quand des municipalités doivent fermer des heures de bain libre ou des heures de cours de natation, c’est vraiment à contrecœur », assure Lucie Roy, présidente de l’Association des responsables aquatiques du Québec.

Le recrutement de sauveteurs et de moniteurs en sécurité aquatique était un défi même avant la pandémie, mais ce l’est encore plus aujourd’hui, dit-elle. Cet « essoufflement » est généralisé : « Je suis directrice à Drummondville, et on vient de publier un communiqué pas plus tard qu’hier pour annoncer qu’on diminue les heures de bain libre », fait remarquer Lucie Roy.

Chez Sports Montréal, on s’apprête à annuler deux cours de natation de groupe et des cours privés, faute de moniteurs. « Ça fait un an et demi qu’il n’y a pas de cours de natation. Des moniteurs se sont réorientés. D’autres n’ont pas réussi à renouveler leur formation, parce qu’il n’y en avait pas. Il faut qu’on relance notre réseau », résume la directrice des communications Barbara Poinsaut.

La carrière de moniteurs de sécurité aquatique est en général assez brève, de 16 ans à 19 ans, souligne pour sa part Michèle Mercier, directrice de la prévention et sécurité à la Croix-Rouge canadienne. « La flotte de personnel est à refaire », résume-t-elle.

Les effets de la pandémie

Or, les jeunes fraîchement formés sont moins nombreux qu’avant. Lorsque la pandémie a éclaté, les formations de surveillant-sauveteur (Médaille de bronze, Croix de bronze et Sauveteur national) et les stages pour devenir moniteurs (qui se donnent pendant des cours de natation) ont été interrompues. Résultat : deux fois moins de moniteurs ont été formés en 2020 (1349 contre 2662 en 2019) et deux fois moins de jeunes ont suivi les cours de Médaille de bronze (2436 au lieu de 5375). Les brevets de Sauveteur national ont diminué de 15 % en 2020.

Selon les plus récentes statistiques, la Société de sauvetage s’attend cette année à des taux semblables à 2020 pour la Médaille de bronze, et ce, même si la Santé publique a donné l’aval pour le retour des cours de sauvetage dès juin 2020.

PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE

Raynald Hawkins, directeur général de la Société de sauvetage

Raynald Hawkins, directeur général de la Société de sauvetage, y voit en outre l’effet du « décrochage aquatique ». « Le préado qui faisait ses cours de natation et qui aurait pu faire sa Médaille de bronze a peut-être découvert autre chose, comme les jeux électroniques », suggère-t-il. Des parents ont aussi pris la décision d’attendre la vaccination avant d’inscrire leurs adolescents à des cours.

« Et c’est un effet domino : si j’ai moins de jeunes qui ont leur Médaille de bronze, je vais avoir moins de candidats au Sauveteur national l’année prochaine », dit Raynald Hawkins, qui craint que l’effet se fasse sentir pendant au moins deux ans.

Au Club aquatique de l’est de Montréal, on espère ouvrir un cours de moniteur en sécurité aquatique dans l’espoir de former une relève. À ce jour, personne ne s’est manifesté.

En quête de solutions

La Société de sauvetage est en contact avec les centres de services scolaires pour inviter les écoles secondaires à organiser des cours de sauvetage dans le cadre de leurs activités parascolaires, ce que le ministère de l’Éducation permet désormais. Raynald Hawkins souligne qu’on pourrait aussi inviter des retraités en bonne forme physique à suivre leur cours de sauvetage.

« Ça va être long avant qu’on revienne à notre erre d’aller, mais ce n’est pas impossible », croit Lucie Roy, selon qui les organisations doivent aussi offrir des salaires et des conditions concurrentiels.

Odie Miller-Maboungou croise les doigts pour trouver une place pour Ziya dans une piscine de son quartier cet hiver. « Entre-temps, on va se rabattre sur le bain libre », lance-t-elle.