La honte. Celle qui fait mal longtemps après qu’ont cessé les paroles qui cognent et les coups qui abîment. La honte… Celle qui étouffe les mots, emprisonne le souffle, plombe l’estime de soi, réduit parfois à néant. Plus jamais, s’est promis la journaliste Nancy Audet en choisissant de briser le silence.

Isabelle Morin Isabelle Morin
La Presse

Launa, 5 ans, est comme sa maman. Elle s’émerveille facilement des petites choses de la vie. « On est très contemplatives toutes les deux », souligne Nancy Audet avec fierté dans un aveu touchant. Bien qu’elle ait connu ce qu’aucune personne ne devrait avoir à vivre, sa capacité à transmettre la beauté du quotidien et à s’en émouvoir est vive.

« Je ne vais pas te mentir. Ça m’a pris de longues années avant d’y arriver parce que j’étais toujours en douleur. » Comment, en effet, composer avec la mémoire des sévices subis durant l’enfance : la brutalité, la négligence, les abus sexuels, l’abandon, les séjours en famille d’accueil et les passages à vide si douloureux qu’ils drainent la vie de son sens ? Comment guérir d’avoir été si peu ou si mal aimée ?

« Se rebâtir est un travail de longue haleine, confie Nancy Audet. La beauté, je l’apprécie d’autant plus que je sais ce qu’elle vaut. » Elle, « petite poquée », a eu la chance de sortir de sa misère, contrairement à bien d’autres. Elle s’est rendue là où personne n’aurait pu l’imaginer : à l’université – la Sorbonne, même ! – pour être ensuite embauchée comme journaliste aux réseaux TVA et Radio-Canada. Elle, le « paquet de troubles » de sa mère…

Je pense constamment à ceux qui sont dans une situation de violence. Ceux qui sont dehors, notamment. Je le sens au fond de moi que j’aurais pu être cette femme au bord de la rue qui a besoin de demander de l’argent pour survivre.

Nancy Audet

Ces enfants maltraités sont la seule raison pour laquelle elle est sortie de son silence et a choisi de témoigner à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse en 2019, alors que plusieurs de ses proches n’avaient encore aucune idée de ce qu’elle avait vécu. C’est aussi la seule raison pour laquelle elle a choisi d’écrire Plus jamais la honte qui relate son parcours improbable : afin que ces petits êtres abîmés cessent de porter sur leurs épaules le poids des fautes qui ne leur appartiennent pas.

Briser le silence

« Ce qui est arrivé à Granby, je n’ai pas dormi pendant des semaines. Encore une fois, les gens savaient et certains ont gardé le silence, dit-elle en évoquant la mort de cette fillette des suites de maltraitances. J’avais une boule dans le ventre, je voyais les statistiques, les listes d’attente… »

Nul dans le petit village de Nancy Audet, en Abitibi, ou dans son entourage ne pouvait ignorer ses confidences douloureuses, celles d’une enfant qui voulait mourir à 5 ans. Ni les traces de coups sur son corps et encore moins les interminables heures qu’elle passait à genoux dans le gravier, en pénitence devant la maison, même par temps froid, jusqu’à ne plus rien sentir ou à s’effondrer d’épuisement. Mais on ne se mêle pas de ce qui se passe chez le voisin…

En lisant les manchettes, la grande Nancy a pris le téléphone et appelé au centre jeunesse de Montréal pour offrir son aide. « J’étais prête à faire n’importe quoi pour m’impliquer. Quand on m’a demandé pourquoi, ça m’a complètement déstabilisée. Je n’en parlais à personne. J’ai hésité, puis j’ai dit la vérité : "Je suis passée par là et je sais ce que c’est". »

La main tendue qui change tout

Nancy Audet a cessé de se taire ce jour-là. « Quel message j’envoie si je ne suis pas capable d’en parler ? On n’a aucune raison d’avoir honte. Ce n’est pas de notre faute si on a été violenté. Ce n’est pas notre faute si on a été abandonné et négligé. »

La colère a fait en sorte qu’elle a longtemps refusé de retourner dans son village : le silence et l’hypocrisie ont fait naître l’amertume. « Dans le doute, on signale, insiste-t-elle. Au pire, on se sera trompé ». Certaines personnes, précise-t-elle avec le recul, ont tout de même essayé d’aider. Et d’autres ont carrément fait toute la différence dans son parcours. Et c’est d’elles qu’elle veut se souvenir et parler aujourd’hui.

C’est le cas de cette enseignante qui s’est occupée d’elle alors qu’elle avait de sérieuses lacunes sur les plans cognitif et émotionnel, et qu’elle accusait un retard important à l’école. Ou de cette famille qu’elle appelle maintenant la sienne et qui a cru en elle alors qu’elle n’y croyait pas elle-même.

J’avais souvent l’impression qu’ils me prenaient en pitié. C’était très confrontant. Je ne comprenais pas pourquoi ils m’aimaient. Un jour, je suis partie. Je n’étais plus capable d’accepter leur aide et leur amour.

Nancy Audet

A suivi une descente aux enfers fulgurante marquée par les drogues et une grave dépression. « Le jour où j’ai accepté leur aide et que j’ai pris le téléphone pour les contacter, ils ont répondu présent. Je ne serais pas là aujourd’hui sans eux, c’est une certitude. »

Mettre fin à la violence

On peut tous faire une différence dans la vie d’une personne moins choyée, estime Nancy Audet qui a été cette enfant qu’on préfère ne pas côtoyer. « Cette enfant poquée, dit-elle, est justement celle qu’on doit inviter aux fêtes d’amis et complimenter, parce qu’on est peut-être le seul à le faire. On ne peut pas s’en sortir sans aide quand on a un parcours difficile comme ça. »

Quand elle est devenue mère, Nancy a choisi de couper les ponts avec la sienne. « J’ai réalisé à un certain moment que tant qu’il y aurait de la rancune et de la colère, je ne pourrais être la personne et la mère que je veux être. Le pardon, on le fait pour soi et pas pour l’autre. »

À cette mère violente et incapable d’aimer, Nancy souhaite aujourd’hui le meilleur. « J’espère sincèrement qu’elle soit enfin heureuse et qu’elle obtienne l’aide dont elle a besoin, parce qu’elle a aussi connu une enfance très difficile. » Le cycle de la violence, dit-elle, est difficile à briser et se répète parfois sur des générations. Heureusement, un cycle se termine ici. Il fait place à un autre qui débute avec un nom rempli d’amour : Launa.

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DE L’HOMME

Plus jamais la honte, Le parcours improbable d’une petite poquée, de Nancy Audet en collaboration avec Joanie Godin, Les Éditions de l’Homme, 2021.

Plus jamais la honte, Le parcours improbable d’une petite poquée
Nancy Audet en collaboration avec Joanie Godin
Les Éditions de l’Homme