Le choix du prénom est une affaire intime, une affaire de couple. Parfois, les grands-parents font des suggestions… ou se permettent des commentaires. À qui revient le choix du prénom ? Aux parents. Et depuis longtemps. Zoom sur les pratiques de nomination au Québec.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Stéphanie cherchait pour sa fille à venir un prénom à la fois non genré, original et joli. Au terme d’une longue réflexion, son conjoint et elle ont choisi le prénom Zola, qui, en plus de répondre aux critères précédents, est une référence à un auteur « merveilleux » : Émile Zola.

À la fin de sa grossesse, Stéphanie a révélé son choix à sa mère. La réaction de cette dernière l’a blessée, invalidée, confie-t-elle. Stéphanie a préféré taire son nom de famille pour ne pas blesser sa mère à son tour.

« Ma mère m’a envoyé la liste des blagues possibles à faire avec son nom, comme ‟zona” et ‟huile Mazola”, se souvient Stéphanie. Et elle me disait qu’elle ne l’appellerait jamais comme ça, qu’elle trouvait ça laid. » Sa mère n’était pas mal intentionnée, croit Stéphanie : « elle voulait la protéger ».

Zola aura bientôt 2 ans et son prénom lui sied très bien, souligne Stéphanie. Sa grand-mère l’a longtemps surnommée « bébé », mais elle l’appelle de plus en plus Zola, note Stéphanie, qui garde des inquiétudes.

Est-ce qu’elle va lui dire, plus tard, qu’elle n’aime pas son prénom ?

Stéphanie, mère de Zola

Née au Québec d’un couple mixte, Anissa a elle aussi accueilli l’opinion non sollicitée de son père dans sa recherche de prénoms. Elle attend son deuxième enfant. Son père, originaire d’un pays d’Afrique, lui a fait comprendre qu’il aimerait bien que ce futur petit-fils porte un nom témoignant de sa culture d’origine. Elle témoigne seulement avec son prénom afin de ne pas envenimer la relation avec ce dernier.

« Mon père a souligné qu’il n’avait rien dit pour le prénom de notre premier enfant, mais que cette fois, il aimerait bien choisir, raconte Anissa, qui n’a pas apprécié cette ingérence. C’est comme s’il sentait que sa culture n’était pas assez incluse dans notre famille… » Son père lui a envoyé une liste de prénoms à son goût, qu’elle a accueillie avec diplomatie pour ne pas faire de chicane.

Anissa et son mari (d’origine allemande) veulent donner un nom qui se prononce aussi bien en français qu’en allemand. « On va prendre une décision à la naissance, dit-elle. Face au fait accompli, mon père n’oserait pas s’interposer… Bref, j’essaie de m’en sortir en douce ! »

Un choix de couple

Sociodémographe à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), Laurence Charton s’intéresse aux pratiques de nomination au Québec. À sa connaissance, l’ingérence des grands-parents demeure rare : le choix du prénom demeure une affaire de couple, dit-elle.

Et ce n’est pas nouveau. Au Québec, du XVIIe siècle jusqu’aux années 1970 environ, on transmettait souvent trois prénoms : Marie ou Joseph, le prénom du parrain ou de la marraine (généralement) et le petit nom.

PHOTO PHIL BEENARD PHOTOGRAPHE

Laurence Charton, sociodémographe et professeure agrégée à l’Institut national de la recherche scientifique

Ce sont les parents qui choisissaient le petit nom. Et le plus souvent, c’était la mère qui choisissait, sauf pour les noms des premiers garçons. D’ailleurs, encore aujourd’hui, c’est la mère qui est le moteur dans cette recherche de prénoms.

Laurence Charton, sociodémographe et professeure agrégée à l’INRS

Laurence Charton raconte qu’au XVIIIe siècle, monseigneur de Saint-Vallier, à Québec, a énoncé les règles à suivre : il était interdit de donner des noms « profanes ou ridicules » aux enfants. Les parents devaient choisir dans une liste de 1251 prénoms de saints pour les garçons et de 373 prénoms de saintes pour les filles !

La Révolution tranquille a évidemment balayé cette influence de l’Église. En 1994, la création du Directeur de l’état civil a permis de séparer la déclaration du nom des institutions religieuses. « Aujourd’hui, le prénom est plus diversifié. Il y a aussi l’influence de l’immigration, de la télévision, des États-Unis », résume Laurence Charton, qui donne en exemple les prénoms William et Liam — les deux plus donnés au Québec en 2019.

En fait, dit-elle, le choix du prénom reflète la façon qu’on a aujourd’hui de considérer le désir d’enfant. « L’enfant devient de plus en plus l’enfant du couple, avant d’être l’enfant de la famille, explique Laurence Charton. On veut un être unique et on cherche un prénom qui se différencie un peu. »

Dans le choix du prénom, il y a aussi une part de rêve, l’idée qu’il puisse influencer l’avenir de l’enfant, estime Laurence Charton. Des parents peuvent choisir le prénom d’un prince (comme William !) ou d’une chanteuse, un prénom très québécois ou au contraire international, un prénom qui rappelle l’histoire du couple…

« Il y a des personnes qui, tout en se distinguant, veulent quand même rester proches des traditions », nuance la professeure, qui souligne que des parents optent pour un nom présent dans la lignée — à condition que la personne ne soit plus.

Lorsqu’elle était enceinte, la Montréalaise Marianne Cyr a elle-même demandé à son père des idées de prénoms de garçon. Son père, avec qui elle entretient une excellente relation, lui a proposé Olivier. Et c’est ce prénom, qui faisait consensus, que Marianne et son conjoint ont donné à leur fils, qui a 5 ans aujourd’hui. « Mon père et mon fils partagent un amour de la musique, de la compote de pommes et du chocolat, raconte Marianne. Mon père est bien fier de son petit-fils. »

L’influence culturelle

L’aspect culturel n’est pas à négliger. Dans ses entretiens avec des parents, Laurence Charton s’est fait dire que, dans des pays d’Afrique, les prénoms des premiers enfants rendent hommage à des gens significatifs dans l’entourage. Soulignons aussi que, dans le monde arabe, une coutume voulait qu’on donne au fils et à la fille aînée le prénom du grand-père et de la grand-mère paternelle.