La COVID-19 crée des remous dans des familles. Des chicanes. Des divisions. La compréhension et la perception de la crise sanitaire sont au cœur des différends. Témoignages et conseils de la psychologue Christine Grou pour éviter de s’endommager.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

L’étincelle qui a fait sauter une bombe dans la belle-famille de Chloé, c’est une photo publiée sur Facebook, l’automne dernier.

La photo a été partagée par la belle-sœur de Chloé. On y voyait la belle-sœur en question en compagnie de sa mère, une octogénaire, et de quelques proches. Ils étaient tous réunis à la même table pour souligner un anniversaire, en dépit de l’interdiction des rassemblements. Pour couronner le tout, tous faisaient un doigt d’honneur à la caméra (et aux règles sanitaires en vigueur).

En voyant cette photo passer, Chloé (qui a demandé à être citée sous un autre nom pour ne pas envenimer la situation, comme pour les autres témoignages dans ce texte) a été soufflée. Son conjoint, encore plus. Ce dernier a demandé à sa sœur de retirer la photo, ce qui a été fait.

En parcourant Facebook, Chloé a constaté que sa belle-sœur publiait depuis un bon moment des messages « haineux » et « complotistes ». Le conjoint de Chloé et ses frères ont coupé les ponts avec leur sœur et leur mère, qui est bien triste de la situation.

On ne peut pas continuer même à parler à ces gens-là, c’est plus fort que nous. De voir des gens qui se foutent des règles et qui essaient de stimuler la haine via leurs réseaux sociaux ? Ça vient me chercher dans mes valeurs profondes.

Chloé

Mère de deux jeunes enfants, Catherine (nom fictif) a appris à la dernière minute que ses parents souperaient avec la famille de sa sœur, à Noël. Elle a aussi constaté que d’autres membres de la famille s’étaient réunis malgré les interdictions. « Ça m’a vraiment fâchée, affectée. Ce sont des personnes intelligentes, qui depuis le début respectent toutes les règles, souligne Catherine. Et j’ai deux jeunes enfants, qui ne comprenaient pas pourquoi papi et mamie étaient chez leurs cousines… »

Catherine a exprimé ses émotions sur Facebook, sans nommer qui que ce soit, mais les personnes visées se sont reconnues. « Mes parents l’ont pris très personnel. Ils ont essayé de se justifier. Ça a vraiment éclaté », dit Catherine, qui y voit elle aussi un choc de valeurs.

Gabrielle (nom fictif), mère d’une fillette qu’elle élève seule, avait prévu de souper avec sa sœur et sa mère pour Noël. L’Abitibi-Témiscamingue, où elles vivent toutes les trois, était encore en zone orange à l’époque. Or, le frère de Gabrielle a annoncé qu’il se joindrait à eux. Leur mère était ravie, mais Gabrielle et sa sœur ne l’étaient pas : leur frère vit dans une région chaude et participe à des manifestations antimasques. Les deux sœurs ont préféré souper seules, de leur côté. « Ça crevait le cœur à ma mère, et moi aussi, ça me faisait de la peine », dit Gabrielle.

Dans la foulée, dit-elle, des paroles blessantes ont été prononcées. Gabrielle et sa sœur se sont senties « ridiculisées ». « Je ne sais pas quelle trace tout ça va laisser dans notre famille », laisse-t-elle tomber.

Épuisement et manque de recul

Présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, Christine Grou est souvent témoin de ce genre de conflits, sur les réseaux sociaux, dans son environnement et même dans son entourage. « Et ce n’est pas du tout étonnant », dit-elle.

44 %

Les enjeux relationnels sont souvent abordés en cabinet ces temps-ci. Quelque 44 % des psychologues observent une forte demande pour ces questions depuis le début de la pandémie, selon un sondage de l’Ordre des psychologues du Québec mené en octobre.

À travers ces différends, Christine Grou perçoit un épuisement psychique. Voilà 10 mois, rappelle-t-elle, qu’on doit s’adapter à une situation qui est indépendante de notre volonté. « Quand on ne va pas bien sur le plan émotionnel, c’est là qu’on peut se radicaliser dans nos pensées, dit-elle. On a moins de recul, on est moins capable de nuances. » Dans les cas extrêmes, note-t-elle, les gens deviennent incapables de tolérer certains comportements, convaincus que ces comportements sont la cause de leur malheur.

Kathy, une mère de famille des Laurentides, est aussi en froid avec certains de ses proches. Dans son cas, c’est elle qui se fait qualifier de complotiste – une étiquette qu’elle rejette. Durement frappée par la crise sur le plan financier, Kathy a aussi demandé qu’on utilise un nom fictif, de peur de perdre son emploi. Elle enseigne la danse aux enfants.

Kathy dit respecter les mesures sanitaires – « je porte le masque et je n’ai pas fait de party dans le temps des Fêtes » –, mais elle ne les cautionne pas. Elle les juge « démesurées » par rapport à l’impact qu’elles pourraient avoir sur les enfants : sa voix s’étrangle lorsqu’elle aborde le sujet. Sur sa page Facebook, Kathy exprime ses positions et publie quelques vidéos de personnalités controversées, dont la comédienne Lucie Laurier. Elle remet aussi en question la pertinence du port du masque. Et elle a participé à une manifestation, l’été dernier.

Des proches ont arrêté de lui parler ou l’ont subrepticement retirée de leur liste d’amis sur Facebook, dit-elle. Kathy souligne que son frère, seul membre de sa famille toujours en vie, ne lui a pas parlé depuis cinq mois. « Ça m’a beaucoup fâchée et déçue de voir que les gens qui sont très près de moi, qui savent à quel point je suis une fille de cœur, n’ont pas été capables de me défendre, dit Kathy. Je comprends que certaines personnes ne partagent pas certaines de mes positions, mais ne serait-ce que pour les enfants, j’aurais aimé que mon entourage se tienne debout. »

Kathy et son conjoint ont tissé des liens avec de nouveaux amis qui partagent passablement le même point de vue.

Valeurs ou incompréhension ?

Aux yeux de la psychologue Christine Grou, les valeurs fondamentales n’ont pas grand-chose à voir avec ces conflits. « Là où les gens diffèrent, c’est dans leur compréhension et leur perception de la situation de la pandémie », croit Christine Grou, qui rappelle que selon le contexte, les réserves psychologiques et le vécu varient d’une personne à l’autre. « Ça n’excuse rien, dit-elle, mais ça explique. Et ça appelle à un peu de compréhension et d’indulgence. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec

Même si les visions divergent, Christine Grou croit sincèrement que « tout le monde pense faire pour le mieux avec les ressources et les moyens qu’on a ». « Mais il n’y a jamais eu des situations comme ça, où l’analyse du mieux pour l’individu se fond dans l’analyse du mieux pour la collectivité, souligne-t-elle. C’est comme si le mieux pour toi et le mieux pour moi, ça devient la même chose. »

Si Christine Grou avait un conseil à donner, c’est de prendre ses distances au lieu de détruire la relation. « Et si la relation est endommagée, il faut croire au processus de réparation et essayer de prendre conscience du rôle que la charge émotive a joué dans le conflit. » Car il serait bien dommage, conclut-elle, que les liens se brisent de façon irréversible : « On va tous avoir besoin des gens qui nous sont chers quand on va se sortir de cette crise. »