À Noël, Fiston a reçu les cadeaux les plus inoubliables de sa vie : un tapis de bain antidérapant (beige) et un porte-papier de toilette. Pas le porte-papier au complet. Nous ne sommes pas millionnaires, comme j’aime le lui répéter. Juste le petit cylindre à ressort en plastique qui avait disparu de la salle de bains du sous-sol depuis des années.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

C’est tout ce qu’il a reçu de ses parents le 25 décembre 2020, l’année la plus déroutante de ses 17 années de vie. Il pourra en faire une légende à raconter à ses petits-enfants, comme les oranges reçues par son papy à Noël dans sa propre enfance.

Pendant les Fêtes, Fiston a fini de s’installer au sous-sol. Je l’ai aidé à poser un dernier miroir en début de semaine. Le déménagement de sa chambre ne fut pas sans heurt. En transportant son lit, j’ai brisé la monture de mes lunettes sur le sommier, qui est resté coincé dans l’escalier. Le myope sévère que je suis ne l’a pas trouvée drôle.

J’ai dû déconstruire le sommier à coups de marteau, à même la cage d’escalier où j’étais accroupi en sueur, la vue embrouillée par mes lunettes rafistolées avec du ruban adhésif. Puis j’ai reconstruit le sommier sur place, dans la nouvelle chambre de Fiston.

PHOTO GETTY IMAGES

Notre chroniqueur a aidé son fils à aménager ses « appartements » au sous-sol de la maison… non sans heurt.

Chez mon optométriste, la veille de la fermeture des vacances de Noël, on a réussi à replacer mes verres dans une monture pas tout à fait adaptée, en attendant la livraison d’une nouvelle paire de lunettes que j’attends toujours.

Fiston a l’air bien dans son demi-sous-sol, malgré le plafond bas et le ventilateur bruyant de la salle de bains. Il a sa télé et sa console de jeux, de la crème glacée au congélateur et un restant de gâteau d’anniversaire au frigo. Depuis deux semaines, c’est là qu’il suit ses cours, qu’il étudie et qu’il dort (parfois, je soupçonne, simultanément).

« Je ne vais plus en haut. Juste monter au rez-de-chaussée me demande un effort », admet-il. Il y a des avantages à cette nouvelle autonomie. Il a commencé à faire sa propre lessive et il s’est mis à la cuisine, en commençant par le bon vieux Kraft Dinner.

Son déménagement n’a été que la pointe de l’iceberg du branle-bas ayant secoué la maison depuis un mois. J’ai repeint les murs de son ancienne chambre en jaune moutarde, juste avant d’apprendre dans La Presse que Pantone avait désigné le jaune vif couleur de l’année 2021. Je suis en vogue et je ne le sais même pas. J’ai surtout l’impression de profiter du soleil sans avoir à mettre le nez dehors.

Je n’ai pas chômé pendant les vacances. J’ai apporté les dernières corrections à un livre à paraître au printemps, teint et bricolé des meubles, posé quantité de cadres. Je me suis fait un cadeau de Noël : l’affiche chinoise de mon film fétiche, In the Mood for Love de Wong Kar-wai, désormais bien en vue dans « mon » bureau. Oui, j’ai enfin mon propre espace de travail.

J’ai passé les dernières semaines à faire du cocooning, comme à l’époque de la préparation de l’arrivée du premier-né. L’ébéniste à qui j’ai commandé une bibliothèque m’a confirmé que je n’étais pas le seul à redécorer la maison. La bibliothèque, en raison d’un carnet de commandes surchargé, ne sera pas prête avant juin.

J’ai lavé le frigo, rangé les armoires de la cuisine : les bons plats Tupperware avec les bons couvercles (la rentrée des classes du secondaire aura vite fait de rendre cet exercice futile). À chaque génération ses combats. Le mien est de trouver des bols qui se placent bien dans le lave-vaisselle.

Je ne me suis pas arrêté là, absorbé dans une soudaine rage de ménage. Je me suis attaqué à la chambre du plus jeune, devenue un débarras depuis que son frère y a abandonné quantité d’objets jugés inutiles. Fiston, du type frugal, préfère la simplicité volontaire. Un pyjama, un lit, une tablette électronique : il peut tenir avec ça pendant des mois, semble-t-il.

Il est complètement imperméable aux objets qui l’entourent. Ils peuvent rester en place pendant des années, à accumuler la poussière, sans qu’il s’en soucie. C’est donc moi qui me suis attelé au Grand Rangement (notamment de 954 crayons en tous genres, stylos, feutres, à la mine, à la cire, à colorier, qu’il a accumulés depuis plus d’une décennie).

Le week-end dernier, je lui ai demandé pour la centième fois de faire le tri des objets qu’il souhaite conserver. Il a fait deux piles : la première avec le câble de recharge d’une tablette que l’on s’échange en garde partagée, la deuxième avec tout le reste. « Je n’ai besoin de rien. Moins il y a de choses, mieux ça me va. De toute façon, il n’y a rien à moi dans tout ça. »

Je le comprends. Je n’arrive pas à fonctionner efficacement dans le désordre, contrairement à l’autre moitié de la famille qui semble y trouver une forme de refuge existentiel. J’ai besoin, non pas de faire tabula rasa, mais que ma table de travail soit désencombrée pour que mon cerveau se mette minimalement en marche.

C’est un peu la manière dont j’envisage la nouvelle année, dans ce contexte si particulier. Dimanche dernier, alors qu’un travail plus intellectuel m’appelait à mon dernier jour de congé, je me suis laissé happer par une envie de faire le ménage de la cave, encombrée d’objets déplacés depuis toutes les autres pièces de la maison.

Lorsque je me mets à ranger, je deviens boulimique. Comme en transe. Et comme le rangement n’a pas de fin dans une maison que l’on habite depuis 20 ans avec des enfants devenus grands, je me suis lancé dans ce projet avec la dernière énergie. Ragaillardi par l’objectif en vue : une cave où je pourrais de nouveau circuler librement, comme au temps de l’avant-couvre-feu. (Je ne peux malheureusement en dire autant de mon balcon arrière, devenu le cimetière des meubles abandonnés.)

En faisant de l’ordre dans mes affaires, j’ai fait de l’ordre dans mes idées. Une quasi-renaissance, pour le dire de manière nouvelâgeuse. Un nouveau départ après une année éprouvante sur le moral. J’ai aplati mon vague à l’âme, brisé la monotonie du cycle des jours semblables, en replaçant les choses dans un autre contexte.

Je ne suis pas du genre à prendre des résolutions du Nouvel An, mais la fin de 2020 et le début de 2021 devaient se distinguer, ne serait-ce que de manière symbolique. Entre le couscous royal et le dessert, le soir du 31 décembre, j’ai forcé Fiston, pour le moins amorphe et récalcitrant, à transporter avec moi à l’étage le bureau de fortune que j’avais installé dans la salle à manger depuis neuf mois.

Il n’était pas question que j’attende au lendemain. Il n’était pas question que j’entame 2021 sur les mêmes bases que 2020, mon ordinateur placé devant mon garde-manger, son pop-corn, ses arachides et ses tablettes de chocolat.

Le 31 décembre 2020, vers 20 h, ma salle à manger est redevenue une salle à manger, libérée de fils et d’écrans. Pour la première fois depuis le début de la pandémie. En lieu et place, une pièce aux murs jaune moutarde est devenue mon bureau.

Ce changement anodin a marqué pour moi un semblant de retour à la normale. Malgré le contexte pandémique actuel, qui est tout sauf réjouissant, j’y ai trouvé du réconfort. L’apaisement rassurant de la nouvelle étape, que l’on souhaite être la dernière.