Marie-Claude Séguin aurait aimé passer ce dimanche avec sa mère, mais ce ne sera pas possible. Marcelle Bertrand, 92 ans, est confinée au CHSLD Marie-Rollet, dans l’est de Montréal. Grâce à la tablette numérique fournie aux résidants pour rompre l’isolement, Marcelle a pu écouter sa fille lui lire une lettre pour la fête des Mères, cette semaine. Voici son histoire, entrecoupée des mots de Marie-Claude.

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

C’était il y a trois ans. Marcelle Bertrand a téléphoné à sa fille, Marie-Claude Séguin. « Marie-Claude, je suis où, déjà ? », lui a-t-elle simplement demandé.

Marcelle était chez elle, bien sûr, dans sa résidence pour personnes âgées. « Maman, c’est une femme allumée. Elle a toujours lu, elle s’est toujours informée sur tout, nous raconte Marie-Claude au téléphone. Elle me demande ça tout d’un coup. Je ne comprenais pas. »

C’était les premiers signes d’une démence. Sa mère allait avoir 90 ans.

« Tu te rappelles, maman, quand j’ai eu la varicelle ? Tu m’as laissée regarder Moi et l’autre à la télé, tout en me flattant la tête. C’est un des beaux souvenirs avec toi. Je me rappelle aussi quand on allait au chalet. En arrivant, on allait voir les chevaux dans le champ. Tu leur apportais des carottes, des tranches de pain, et parfois des petits carrés de sucre. Tu aimais les chevaux et tous les autres animaux, d’ailleurs. Tu m’as toujours dit que tu aurais aimé vivre sur une ferme. »

Marcelle a continué à décliner tout doucement. Elle a oublié le chemin pour se rendre à la salle à manger commune de sa résidence. Un employé du CLSC venait la conduire tous les jours.

À l’automne dernier, Marcelle n’était désormais plus assez autonome pour rester dans son appartement. Rester seule à la maison lui faisait maintenant peur. « Elle oublie beaucoup, beaucoup, explique sa fille. En fait, elle oublie ce qu’on vient de dire. » Peut-elle comprendre une lettre quand on lui lit ? « Oh oui, elle comprend. Mais parlez-lui en une heure après, elle ne se rappellera peut-être pas. »

En novembre, Marcelle a déménagé au CHSLD Marie-Rollet, où sa sœur habitait déjà. « Maman voulait être avec la famille », dit sa fille.

« Tu aimais nous faire plaisir en cuisinant. Tu en as fait, de bons repas. Le dimanche midi, au retour de la messe, tu nous servais toujours un bon rosbif avec frites maison, suivi d’une bonne tarte au citron. […] Merci de m’avoir appris à cuisiner. Je n’ai pas ton talent ni ton palais, mais je sais varier les repas. Car tu t’es toujours forcée à trouver de nouvelles recettes.

« Puis, tes petits-enfants sont nés. Ils t’en ont fait voir de toutes les couleurs. Assise avec eux par terre, tu as joué pendant des heures. […] Tes petits-enfants me demandent toujours pour avoir les recettes de grand-mère. »

Au CHSLD, Marie-Claude venait dîner avec sa mère trois ou quatre fois par semaine, mais la COVID-19 a mis un terme à cette habitude. Marie-Claude trouve ça difficile, bien qu’elle comprenne bien les raisons derrière le confinement des résidants. Le CHSLD Marie-Rollet est heureusement l’un des moins touchés par la COVID-19 de son territoire, avec deux résidants positifs.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Marcelle Bertrand et sa fille Marie-Claude Séguin

« Maman, son bonheur, c’est de nous voir. Ça, elle trouve ça dur. Je pense qu’elle s’en rend de plus en plus compte. Elle s’ennuie qu’on ne soit pas là. On est là, mais on n’est pas là », dit Marie-Claude, qui l’appelle souvent et qui vient la saluer sur le terrain du CHSLD.

La femme de 59 ans voudrait être près de sa mère, manger avec elle, remplir sa bouteille de vin pour l’apéro, recharger sa tablette. Jusqu’en décembre, Marcelle téléchargeait tous les matins La Presse+. Elle fait toujours les mots croisés que l’équipe du CHSLD lui fournit.

« Maman, tu es une femme distinguée, instruite et curieuse, généreuse auprès de ta famille, amoureuse de musique classique. Tu as même appris le piano à 60 ans et composé des musiques pour quelques occasions spéciales. Pour la naissance de ton premier petit-fils, entre autres. Tu as lu tout ce que tu pouvais lire : revues scientifiques, informations internationales, dictionnaire, encyclopédies. Tu es un exemple de culture. Tu peux être fière de ce que tu as accompli.

« Tu es la meilleure des mamans du monde. »

Au terme de la lecture, Marcelle Bertrand, émue, a remercié sa fille. « Je suis contente de te voir. Ça m’en met les larmes aux yeux », a-t-elle dit aux côtés de France Lemay, technicienne de loisir au CHSLD, qui veille à mettre les aînés en contact avec leurs proches. L’achat des tablettes sur le territoire a été rendu possible grâce aux dons de cinq fondations.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Marcelle Bertrand en 2006

« Quand ça va finir, tu vas venir me voir au plus vite ? a demandé Marcelle à sa fille. J’attends au plus fort de moi-même. Je t’attends. » Chaque fois, Marie-Claude doit lui rappeler l’existence de la pandémie et du confinement. Sa mère l’oublie. « Elle me dit toujours : “Comment ça se fait que je n’ai pas vu ça aux nouvelles ?” », raconte Marie-Claude, qui sourit en répondant à sa maman.

Avant de mettre un terme à l’appel, Marie-Claude a dit à Marcelle qu’elle viendrait dès que ce sera permis. « La première journée, je serai là. »

Dans son cœur, Marie-Claude se demande quand la vie reprendra son cours normal, surtout en CHSLD, où se trouvent les gens les plus vulnérables.

Mais surtout, elle se demande si cette journée viendra à temps.