Lilois. Summerly. Macbeth. Nevanka. Faire le choix d’inventer un prénom pour son enfant n’est plus rare au Québec, c’est plutôt une tendance. Elle indique que les parents ont soif d’originalité, mais surtout de différenciation.

Maude Goyer
collaboration spéciale

« Pour moi, le plus beau mois de l’année, c’est septembre, raconte Chantale Belley, qui a inventé un prénom pour sa fille. Quand je suis tombée enceinte, je savais déjà que si c’était une fille, je l’appellerais Marie-Septembre… et c’est ça que j’ai fait, même si elle est née en mai. » Doit-elle répéter souvent son prénom ? Selon Mme Belley, sa fille s’est fait taquiner à l’école, mais les gens « se sont habitués rapidement ». Son caractère unique a permis à sa fille certains raccourcis : « Elle n’a jamais eu à écrire son nom de famille, puisque son prénom est si unique », indique Mme Belley.

Original, mais pas bizarre

Voilà précisément l’une des raisons à la singularité des prénoms : l’emploi dominant du prénom sur celui du nom de famille, quelque chose de relativement nouveau, rappelle Baptiste Coulmont, sociologue. « Il y a deux générations, soit vers 1950-1960, on utilisait davantage le nom de famille. Aujourd’hui, même si on se connaît peu ou pas du tout, on s’identifie par son prénom. » Conscients de cette tendance, les parents verraient un avantage à choisir quelque chose de spécial, d’unique, tout en respectant certaines règles. « Ce ne sont pas des prénoms bizarres, précise M. Coulmont, car ils s’appuient sur des racines : ils sonnent comme des prénoms. »

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Cynthia Edouin et sa fille Théana

Si certains parents choisissent une variation orthographique originale (pensons aux Leia, Khloé, Toma et Elyot), certains créent, de toutes pièces, de nouveaux prénoms. C’est le cas de Cynthia Edouin, dont la cadette s’appelle Théana. « Mon conjoint aime jouer à des jeux vidéo et son avatar s’appelle Théa, confie-t-elle. On trouvait ça beau, mais trop court. » Le couple n’a jamais regretté sa décision, dit Mme Edouin, au contraire.

Ça nous plaît, ça la rend spéciale sans que son prénom soit trop compliqué. Et tout le monde aime ça et nous demande ça vient d’où. Les gens veulent connaître la petite histoire.

Cynthia Edouin

« On pensait qu’on attendait un garçon ! » Norma Valina originaire du Venezuela, a appris à 36 semaines de grossesse qu’elle portait une fille. Or, son prénom était choisi depuis longtemps : Samuel. Son conjoint et elle, abasourdis par la nouvelle, se sont creusé les méninges. « On a fait une combinaison des lettres de Samuel et on a inventé Saméli, dit-elle. Personne n’avait jamais entendu cela ! »

En étudiant la liste des prénoms recensés dans la banque de Retraite Québec, on remarque qu’en 2018, 15,5 % des enfants portent des prénoms uniques, soit 12 992 enfants sur 83 800 naissances. En 2005, ils étaient plutôt 13 % (9983 enfants sur 76 300 naissances). « En 2001, 50 % des prénoms donnés étaient très fréquents, explique Denise Lemieux, chercheuse associée à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). Cela est en train de changer. On observe une tendance à la recherche de prénoms rares en évitant le ridicule. Autrement dit, on singularise, mais pas trop. »

Adonia, Zuko, Cheyenne, Feodor, Izalie, Lyad, tous des prénoms donnés à un seul enfant en 2018 au Québec. « Certains prénoms peuvent sembler extraordinaires… chez nous, fait remarquer Mme Lemieux. Mais au fond, qu’est-ce qui est rare ? » 

Laurence Charton, sociologue à l’INRS, est du même avis.

Il y a des prénoms qui peuvent paraître hallucinants, mais il ne faut pas oublier que cela change d’un pays à l’autre, selon les mœurs et coutumes.

Laurence Charton

Elle cite en exemple le prénom Chris, extrêmement répandu dans plusieurs pays anglophones, et presque ignoré ici. « Il peut sonner comme un juron, chez nous », suggère-t-elle pour expliquer sa rareté.

Pas nouveau

Cette tendance aux prénoms recherchés ou inventés n’est pas un phénomène tout à fait nouveau : selon M. Coulmont, au VIIe siècle, à l’époque des invasions, certains peuples barbares utilisaient des prénoms uniques, à partir de certaines racines. « Ce sont les prénoms mérovingiens comme Clothilde, Mathilde, Hildegarde et Marovée », cite-t-il en exemple en soulignant que le nom de famille n’existait pas alors.

La liberté presque totale d’être créatifs en nommant son nouveau-né s’explique aussi par le retrait de l’implication de l’Église. « Il ne faut pas oublier que jusqu’en 1994, l’acte de naissance passait par la paroisse, dit Mme Charton. Il y avait une influence de l’Église et les parents étaient plus sensibles à ce que ça plaise. » Le calendrier chrétien (bonjour les Paul, Pierre, Jean, Anne, Marie, Catherine, etc.) dictait bon nombre de choix de prénoms.

Mme Charton a coréalisé une étude l’an passé en naviguant sur les forums de discussion dans lesquels les parents consultent et s’interrogent sur le choix du prénom. Trois raisons poussent les parents à s’arrêter sur un prénom rare ou inventé, avance-t-elle. « Ne pas avoir un prénom trop commun ni trop répandu, qu’il raconte une histoire liée à celle du couple et que ce soit vraiment leur choix, leur décision, à eux et à eux seuls », conclut-elle.