Dans le stationnement du Home Depot, il n’y avait pratiquement pas d’obstacles. Quelques lampadaires, une poignée de voitures. Les magasins étaient fermés. Il a pris le volant pour la première fois, un peu nerveux. Il ne l’a pas lâché, si bien que pendant un virage, sa main droite était rendue sous son aisselle gauche. Quel poids mettre sur l’accélérateur ? Et sur le frein ? Tout un apprentissage.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Je me suis revu me posant les mêmes questions, il y a un peu plus de 30 ans, dans le stationnement du Woolco, au volant de la Dodge Caravan de mon père (le modèle avec les panneaux de faux bois sur la carrosserie). Un dimanche d’automne à l’époque où les magasins étaient toujours fermés le jour du Seigneur, j’avais fait un petit tour de reconnaissance en contournant les lampadaires, moi aussi.

Cet automne, Fiston a suivi des cours de conduite en ligne. Il a réussi son examen théorique il y a quelques semaines. Il fera son cours pratique cet hiver sur une console de jeu Mario Kart (mais non, je blague !). C’est moi qui ai insisté pour qu’il s’inscrive. J’ai des amis dans la quarantaine qui viennent tout juste d’apprendre à conduire (ils ont grandi en ville). Ils ne semblent pas trouver ça si simple.

L’adolescent que j’étais aurait trouvé incompréhensible d’attendre 30 ans avant d’obtenir son permis de conduire. En banlieue, sans auto, on ne va pas loin. Dès mes 16 ans, je me suis inscrit à des cours de conduite. Six mois plus tard, j’avais mon permis. Même si ce ne fut pas si simple…

L’hiver venait d’arriver lorsque ma mère a entrepris de m’enseigner la conduite avec une voiture à transmission manuelle. Au volant de sa rutilante Renault 5 « Sport » grise, j’ai fait un tour du cul-de-sac où nous habitions, qui dessinait un cercle autour d’un terre-plein grand comme une maison.

J’arrivais au 360degré de rotation du circuit lorsque ma mère, craignant que ne surgisse une voiture sur notre gauche, m’a demandé soudainement de freiner. Je me suis trompé de pédale ! J’ai accéléré. Puis, paniqué, j’ai donné un coup de volant et j’ai fini par coincer la voiture dans un banc de neige. Les voisins ont dû s’armer de pelles pour nous sortir de là. La honte !

L’instructeur de mes cours de conduite se prénommait Bob. Il y avait toujours une odeur de hot-dog et de frites dans sa Toyota Tercel rouge. Nous le soupçonnions, mes amis et moi, de s’arrêter souvent à La Roulotte, célèbre cantine de Sainte-Geneviève. À moins que le hot-dog du cours de Jean-François, laissé sur la banquette arrière à 13 h, ait été le même que celui de mon cours à 16 h.

Je m’exerçais surtout en conduisant la Renault 5 de ma mère, une boîte à savon qui n’avait pas de servodirection – c’était une voiture « power bras », comme on disait – ni de transmission automatique. J’ai fini par différencier la pédale d’embrayage, le frein et l’accélérateur, mais comme je n’avais pas suivi de cours avec un instructeur dûment accrédité, je craignais de faire une fausse manœuvre au moment de mon évaluation.

J’avais surtout peur de faire caler le moteur de la Renault. Alors j’ai eu la mauvaise idée de me rendre à l’examen avec la Caravan de mon père, que je ne conduisais quasi jamais. En banlieue, je n’avais pas trop eu l’occasion de m’exercer au créneau, le fameux stationnement parallèle, avec la minifourgonnette de mon père. Au moment de m’exécuter pour obtenir mon permis, dans les rues encombrées de Montréal, j’ai raté mon coup. C’est moi qui ai été recalé.

Je n’avais jamais échoué à un examen. À la leçon d’humilité s’ajoutait une blessure d’orgueil. Mon frère jumeau avait eu, le même jour, son permis du premier coup. Lorsque j’ai fini par l’obtenir à mon tour, un mois plus tard, c’était avec la Renault 5 de ma mère. Je m’étais tellement exercé au créneau « power bras » que je commençais à me muscler les biceps. À la dernière épreuve de l’évaluation, l’instructeur ne m’a pas demandé d’exécuter un stationnement parallèle. Il m’a plutôt demandé de me garer de reculons à 90 degrés !

J’avais fait tous ces efforts pour rien, pensais-je du haut de mes 16 ans. Sans voir plus loin. Je m’étais tellement concentré là-dessus pendant un mois que j’étais devenu un as du parking parallèle.

Aujourd’hui, j’ose claironner qu’il n’y a plus un espace à mon épreuve. J’arrive à me garer dans les espaces laissés vacants par des conducteurs qui se disent, sans doute avec raison, qu’ils n’ont pas cinq minutes à perdre à cramper à gauche et à droite pour s’insérer, avec à peine deux centimètres de jeu, entre deux voitures.

Nous avons fait les quatre cents coups dans la Renault 5 de ma mère, me rappelait récemment un ami du secondaire. Nous montions parfois jusqu’à sept dans cette toute petite voiture française : deux devant, quatre entassés les uns sur les autres sur la banquette arrière et un dernier… dans le coffre ! Heureusement qu’il n’y a jamais eu d’accrochage.

La Renault 5 est morte de sa belle mort. Nous l’avons sans doute achevée, mon frère et moi, à force de malmener l’embrayage. Que de bêtises on a pu faire avec cette voiture. Que de risques inutiles on a pu prendre, trop tard, le samedi soir. Ça ne se raconte pas dans un journal qui pourrait être lu par Fiston.

J’y repense et je me dis qu’après tout, je n’aurais peut-être pas dû insister pour qu’il obtienne aussi rapidement son permis. D’autant qu’on ne se rend pas bien compte des effets de l’inflation sur le prix d’un service lorsqu’on ne s’y est pas intéressé depuis 30 ans. Ce n’est pas donné, un cours de conduite !

Je vais en appeler à sa fibre écologique pour lui rappeler que l’autobus et le métro sont bien moins polluants que la voiture. En dernier recours, il restera toujours ce prétexte commode : désolé, Fiston, j’ai égaré mes clés…