Le divan venait avec le sous-sol. C’est tout ce qu’il restait dans la maison lorsque nous l’avons achetée, il y a presque 20 ans. Un divan-lit qui pèse une tonne. Je ne sais pas comment ils l’ont fait entrer dans la petite pièce du fond, mais ils n’ont pas eu le courage de l’en faire sortir lorsqu’ils ont déménagé.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

La maison était vide, à l’exception de ce vieux meuble défraîchi, laissé derrière par ses propriétaires. Aujourd’hui, le sous-sol déborde d’objets qui n’ont plus d’utilité. Des jouets d’enfant que l’on a oublié de donner, des vêtements que l’on ne porte pas, des boîtiers de CD que l’on n’ouvre plus, des appareils électroniques qui ramassent la poussière, des livres qu’on ne lira jamais. Combien de lampes IKEA peut contenir une cave ? Je me le demande.

Il y a trois semaines, j’ai détruit le divan-lit. Je ne voyais pas comment le sortir d’un morceau sans me défaire davantage le dos ni faire de trous dans les cloisons. Je l’ai achevé à coups de marteau, avec un tournevis et un couteau Exacto, puis je l’ai sorti de la maison une pièce à la fois.

Pourquoi m’en suis-je pris ainsi au vieux divan-lit ? Pas pour le seul plaisir de me défouler violemment (le divan a payé pour la pandémie !), mais parce que ce week-end, Fiston déménage au sous-sol… Je vous entends d’ici dire qu’on ne le reverra pas de sitôt et que les assiettes qu’il descendra dans son antre ne reverront plus l’intérieur d’un lave-vaisselle. Vous n’avez peut-être pas tort.

Je m’étais toujours dit que le sous-sol demeurerait un espace de vie commun. Je m’opposais à ce qu’il devienne le royaume de l’un ou de l’autre.

Pendant un temps, on y trouvait la salle de musique – un piano, une basse et une guitare électriques qui n’ont pas beaucoup servi –, puis cette pièce est devenue la salle de jeux vidéo des enfants.

« Où est-ce qu’on va quand on veut s’amuser ? Dans le sous-sol ! », chante le groupe pour enfants Les petites tounes. Une chanson rock’n’roll qui a tourné en boucle à la maison quand les garçons étaient petits. « Où est-ce qu’on peut manger devant la télé ? Dans le sous-sol ! »

Il va faire tout ça, dans le demi-sous-sol (la salle de lavage et la cave occupent la moitié de l’espace). Il va hériter d’une petite chambre, d’un corridor et d’une salle de bains. Il aura son propre frigo, sa propre douche, son propre garde-robe. Jusqu’ici, il rangeait ses vêtements, qui se multiplient au gré de ses visites dans des friperies, dans une armoire. Ça débordait de partout, comme seule une armoire d’ado peut déborder.

Il aura 17 ans dans un mois et un semblant d’appartement juste pour lui. J’ai réussi de peine et de misère à déboucher la baignoire, dont on ne s’est pas servis depuis deux décennies. Un jour que j’avais organisé une grande fête à la maison, on a perdu la trace d’un ami. « Où est Bruno ? Ça fait une heure qu’on ne l’a pas vu ! » Il s’était endormi aux toilettes du sous-sol…

Depuis deux semaines, nous sommes plongés dans le ménage et la peinture. Trois couches d’apprêt, trois couches de finition, beaucoup trop de gouttelettes échappées sur le plancher. J’ai vidé le garde-robe et la bibliothèque du corridor, remplie de livres et de bibelots poussiéreux, de cassettes de groupes des années 90 et de souvenirs de jeunesse. J’ai tout mis dans des boîtes et des sacs puis rangé ça dans la cave, qui déborde comme seule une cave d’homme dans la quarantaine peut déborder.

Il y a plusieurs motivations à ce déménagement intra-muros, qui marquera un changement dans notre vie familiale. Je souhaite depuis longtemps avoir mon propre espace de télétravail.

L’ordinateur de bureau dans la salle à manger, pour quelques semaines, ça va. Neuf mois, un lumbago et une tendinite plus tard, ça fera !

Mon rendez-vous chez l’ostéopathe a fini de me convaincre que ce changement d’air et de posture serait bénéfique.

La chambre de Fiston sera bientôt reconvertie en bureau, et accessoirement en salle de jeux vidéo pour son frère. On fera un meilleur usage de l’espace. Mais la motivation première à ce branle-bas se trouve ailleurs. Elle tient, égoïstement, à mon souci de préserver intacte la vie familiale. À la continuité dans le changement. Même si cela peut sembler paradoxal.

Dans la dernière année, Fiston a évoqué la possibilité de se louer un appartement, dans un avenir plus ou moins rapproché. J’en ai été surpris. Que je quitte la maison de banlieue de mes parents à 19 ans allait de soi. Je partageais une chambre avec mon frère jumeau et je mettais quasi deux heures à me rendre à l’université en transports en commun. Mais Fiston se louant un appartement, alors que nous habitons à proximité de toutes les universités montréalaises ?

Je comprends son besoin d’affranchissement, son désir d’indépendance et d’autonomie. Alors j’ai trouvé une solution. Je lui ai offert un demi-sous-sol mal éclairé dont le plafond ne fait pas partout six pieds, en me croisant les doigts pour qu’il reste sous mon toit le plus longtemps possible. Hier, c’était un petit garçon qui posait plein de questions. Demain, il voudra voler de ses propres ailes. La vérité, c’est que je ne suis pas prêt à le laisser quitter le nid. Je savoure à chaque instant sa présence en appréhendant son inévitable départ.

Ce week-end, nous allons déménager son lit dans sa nouvelle chambre. Je ne sais pas comment on réussira à l’y faire entrer sans défaire davantage mon dos ni abattre de cloisons. Mais je suis prêt à défoncer un mur s’il le faut. Pendant les Fêtes, on a prévu d’aller acheter des étagères, un nouveau rideau de douche, des plantes. Tout ce qu’il faut. Tout ce qu’il faudra. Tout ce qui pourra retarder l’échéance.

Le sous-sol est rempli d’objets qui, du jour au lendemain, sont passés de l’utilité à l’inutilité. Je n’avais pas prévu leur obsolescence, même si elle a été programmée. Tout ce que l’on peut accumuler. Pourquoi je conserve tout ça ? Pour qu’un jour, cette chaise, ce pupitre, cette lampe, cette table basse que je conserve depuis 20 ans puisse un jour servir à mes enfants, lorsqu’ils seront grands, en appartement. Pas tout de suite, OK, les garçons ?