La dame a sorti de son panier une plante en forme de cœur. Un vrai cœur, pas comme dans les émoticônes ou les dessins d’enfants. Un cœur blanc avec des aortes vertes et des artères feuillues.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Fiston s’est demandé si c’était un légume. Une sorte de céleri ? Il n’en avait pas la moindre idée. Alors, à travers son masque, derrière la vitre de sa caisse, il a demandé, un peu gêné : « Excusez-moi, mais vous pouvez me dire ce que c’est ? » La dame n’a pas répondu. Il a cru qu’elle n’avait pas bien compris, à cause du masque et du plexiglas, alors il a reposé sa question. « C’est… c’est… » Ce n’est pas que la dame ne le savait pas, croit-il. C’est seulement qu’elle avait oublié. Le collègue de travail de Fiston, à la caisse voisine, les a sortis de l’embarras. « Essaie le code 3 345 465 ! »

PHOTO CHANG W LEE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

« [En ces temps incertains,] je pense à ceux qui doivent faire des choix difficiles pour nourrir leur famille. À ceux qui n’ont pas les moyens d’offrir trois repas par jour à leurs enfants et qui comptent sur les repas à prix réduit des cafétérias scolaires afin d’y arriver », écrit Marc Cassivi.

Il travaille depuis peu à la caisse d’un supermarché. Le plus difficile, dit-il, ce sont les fruits et légumes. Pas seulement se souvenir des codes, mais les identifier. Je ne parle pas de caramboles et de kumquat, mais de différencier une patate douce d’un navet ou la coriandre du persil. Je me rends compte que son vocabulaire comme ses connaissances alimentaires sont limités. Et je n’ai sans doute que moi-même à blâmer.

Fiston connaît pourtant la papaye et la mangue depuis toujours, même la goyave et le corossol. Son grand-père sénégalais est un expert en matière de fruits exotiques. Il n’a simplement jamais eu à se soucier des aliments qui composent ses repas. Lorsque son frère formule sa question la plus fréquente, « Qu’est-ce qu’on mange ? », je me demande s’il s’intéresse vraiment à la réponse ou si c’est pour la forme. Une habitude devenue un rituel de début de soirée.

Je leur prépare en moyenne deux repas par jour depuis qu’ils sont nés. J’ai calculé, en excluant l’allaitement maternel et les biberons de leur première année, que cela faisait plus de 10 000 repas.

Depuis le début de la pandémie, avec le plus vieux qui étudie à la maison un jour sur deux, j’assure un service de plonge et de restauration quasi continu. Et pourtant, tous les jours, TOUS LES JOURS, il y en a un qui ose se plaindre qu’« il n’y a rien à manger » ! Un chausson avec ça ?

Je leur dirais d’aller se faire cuire un œuf s’ils savaient comment. Se rendent-ils compte du privilège qu’ils ont d’avoir accès à un garde-manger garni et un frigo bien rempli ? Je me le demande parce qu’à leur âge, je vidais régulièrement le congélateur chez mes parents avec l’aide de ma bande d’amis. Nous dévalisions la « commande » du Club Price. Prendrais-tu un autre hot-dog, Éric ? Plus de gâteau au fromage marbré, Christian ? Un deuxième hamburger, Denis ? Sans compter que mon frère jumeau, une armoire à glace de 6 pieds 2, mangeait pour deux.

Avant de devenir moi-même père d’adolescents, je ne réalisais pas à quel point mes parents avaient été accommodants. Nous n’étions ni pauvres ni riches. Une famille de la classe moyenne typique de la banlieue, avec quatre enfants. Jamais mes parents ne m’ont reproché cette propension à vouloir nourrir une armée (c’est-à-dire une bande d’adolescents affamés) avec ce qu’ils avaient dans leur garde-manger. C’est tout juste si, à 9 ou 10 ans, j’ai subi l’opprobre de ma mère parce que j’avais préparé des crêpes – bleues et vertes, grâce à du colorant alimentaire – pour des amies sans ramasser la cuisine.

Mes fils auront beau maugréer sur le manque de variété de collations à leur disposition lorsqu’ils rentrent de l’école ou sur la rareté des repas chauds dans leur boîte à lunch – je découvre à peine le thermos –, ils ne pourront jamais dire qu’ils n’ont pas toujours mangé à leur faim.

C’est loin d’être le cas de tous, surtout en ces temps incertains. Je pense à ceux qui doivent faire des choix difficiles pour nourrir leur famille. À ceux qui n’ont pas les moyens d’offrir trois repas par jour à leurs enfants et qui comptent sur les repas à prix réduit des cafétérias scolaires afin d’y arriver.

L’un de nos joueurs de soccer préférés, à Fiston et moi, Marcus Rashford, attaquant de 22 ans du club de Manchester United, a proposé la semaine dernière que les enfants des familles britanniques les moins fortunées puissent continuer de recevoir des repas scolaires gratuitement pendant les vacances de mi-session (à compter de ce lundi 26 octobre) et de Noël. Vendredi, plus d’un demi-million de personnes avaient signé la pétition qu’il a fait circuler à cet effet.

En juillet, Rashford, qui a grandi dans un quartier populaire de Manchester et bénéficié des subventions aux repas scolaires, avait réussi à mobiliser l’opinion publique afin que le gouvernement de Boris Johnson revienne sur sa décision et garantisse pendant les vacances estivales des repas gratuits aux quelque 2 millions d’écoliers les plus touchés par la pandémie de COVID-19. Dans la foulée, il est devenu le plus jeune joueur de soccer de l’histoire à être décoré par la reine Élisabeth II.

PHOTO DANIEL LEAL-OLIVAS, ASSOCIATED PRESS

Le joueur de soccer Marcus Rashford

Or, mercredi, les députés britanniques ont voté contre une motion déposée par le Parti travailliste qui aurait prolongé jusqu’à Pâques la gratuité des repas scolaires. Qu’a fait Marcus Rashford ? Il a saisi la balle au bond et inspiré des dizaines d’entreprises, organismes et conseils de ville, partout en Grande-Bretagne, à offrir cette semaine des repas à emporter aux enfants qui en ont besoin. Depuis jeudi, sur ses réseaux sociaux (il a environ 13 millions d’abonnés sur Twitter et Instagram), Rashford relaie sans relâche toutes les initiatives locales d’aide alimentaire aux écoliers.

Au Québec comme en Grande-Bretagne, plusieurs enfants ne mangent pas à leur faim. Fiston en est bien sûr conscient. Le jeudi, traditionnel « jour de paye », il a remarqué que certains clients n’achetaient que ce qui est en solde au supermarché. Et très peu de fruits et légumes. J’oubliais presque. C’était du fenouil. La plante en forme de cœur. Du fenouil.