Combien de fois ai-je pensé avec soulagement cette semaine que mes fils étaient en classe, au secondaire, contrairement aux élèves du cégep qui suivent la plupart de leurs cours à distance ? Combien de parents m’ont confié ces derniers jours vivre avec inquiétude l’adaptation de leurs enfants presque adultes au collégial ?

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

J’ai cessé de compter. Quelque 80 000 élèves viennent de faire leur entrée au cégep et bien des parents ont l’impression qu’ils ont été abandonnés à leur sort. Laissés pour compte tout comme à la fin de leur secondaire, il y a à peine quelques mois. La promotion sacrifiée de la COVID-19.

Environ 30 % des élèves du collégial devraient mettre les pieds en classe au moins une fois par semaine cet automne, selon le Regroupement des cégeps de Montréal. C’est dire que 70 % des cégépiens, en particulier ceux qui n’étudient pas dans des profils scientifiques ou techniques, ne retourneront pas physiquement à l’école cette session.

Je pense à ces jeunes de 17 ans qui doivent s’intégrer à un nouveau cadre scolaire, sans repères (en briques et mortier) ni amis (en chair et en os), seuls à la maison, et je les plains. Les souvenirs que je conserve de mon entrée au cégep, il y a 30 ans, sont essentiellement liés aux activités parascolaires. Je jouais dans l’équipe de soccer du collège, j’écrivais au journal étudiant. Je me souviens davantage de mes amis — plusieurs le sont demeurés — que de mes profs, et des partys dans les bars que de mes cours de calcul différentiel et intégral.

Le cégep, sans sa dimension sociale, m’aurait semblé plus ennuyeux qu’une pluie de novembre. Je préférerais souffrir d’un deuxième épisode de coliques néphrétiques plutôt que de subir à nouveau et à distance un cours d’initiation au roman du terroir (tel que donné, je le précise, par mon professeur blasé de l’époque). Ce n’est pas de l’enflure verbale, mais de la franchise. Et des pierres au rein, c’est douloureux en colique…

Je pense à ces jeunes adultes en devenir, fraîchement inscrits au cégep, et je m’inquiète d’une vague sans précédent de décrochage. Arriveront-ils à se motiver à suivre un cours en ligne de 15 h à 18 h, un mercredi de décembre, en direct du sous-sol de leurs parents ?

C’est au cégep que plusieurs décrochent. Où certains trouvent plus attrayant leur job à 18 $ l’heure dans une entreprise de leur quartier ou sur le chantier de leur oncle entrepreneur qu’une éventuelle carrière dans un domaine où rien n’est garanti, même après cinq années supplémentaires d’études et d’accumulation de dettes (ce qui, lorsqu’on a 17 ans, peut ressembler à une éternité et à une montagne d’argent).

Le cégep est pour plusieurs un stade intermédiaire vers les études universitaires. La pandémie ne risque pas de contribuer à ce que notre système d’éducation retienne les plus récalcitrants et ceux qui n’ont pas d’inclination naturelle pour les études. Ce qui est à craindre, ce n’est pas seulement un décrochage massif, mais que plusieurs regrettent, à terme, de ne pas s’être accrochés davantage. Les perspectives d’emploi restent limitées avec un diplôme d’études secondaires.

Plusieurs parents m’ont témoigné cette semaine de leur découragement ou de leur colère. Ils estiment que des directions de cégep n’en font pas assez pour les élèves et qu’on aurait dû mieux préparer la rentrée. Certains profs ont remplacé leurs cours magistraux par de banales présentations PowerPoint. D’autres ont fait parvenir à leurs élèves des exercices ou des livres à lire en se rendant « disponibles au besoin » (c’est-à-dire le moins possible).

Peut-on encore parler d’enseignement et de pédagogie ? Des élèves suivent des cours d’aérobie seuls devant un écran, plutôt que sur le terrain de sport du cégep… Comment faire en sorte, dans ce contexte, de soutenir l’intérêt des jeunes pour les études ? Comment s’assurer qu’ils restent motivés toute une session, voire toute l’année ? Le défi est d’autant plus grand pour les jeunes qui présentent un diagnostic de TDAH, de dyslexie, de dysphasie ou de trouble du spectre de l’autisme, par exemple.

Alors que les cas répertoriés de Québécois atteints de la COVID-19 sont à la hausse, personne ne souhaite que les traditionnels partys d’initiation du cégep s’ajoutent aux bars de karaoké comme nouveaux facteurs de transmission communautaire. Il reste qu’on aurait pu imaginer, dans le respect des normes de la santé publique, des activités en plein air — il fait encore beau début septembre — afin de mieux accueillir la nouvelle cohorte de cégépiens. Et faire tout ce qui est possible pour que les élèves se retrouvent en classe plus souvent.

Il y a bien sûr toujours deux côtés à une médaille. D’un côté, il y a les bienfaits prouvés d’une rentrée scolaire « physique » pour les élèves, même à deux mètres de distance. De l’autre, il y a le danger que les cégeps deviennent des foyers de contagion du coronavirus. D’un côté, il y a les difficultés d’adaptation des élèves et l’inquiétude des parents. De l’autre, l’impuissance de professeurs de cégep dévoués et pleins de bonne volonté.

« Mes jeunes du cégep ne l’ont pas facile… leurs profs non plus, d’ailleurs ! », m’expliquait cette semaine une amie, professeure de français au collégial. Certains profs ont eux aussi l’impression d’avoir été laissés à eux-mêmes. Sans parler des problèmes techniques qui alourdissent leur charge de travail. Le travail à distance n’est pas une sinécure, ni pour les profs ni pour les élèves.

Certains professeurs, plus optimistes, préfèrent voir le verre à moitié plein. Des profs m’ont parlé par exemple cette semaine des travaux et des ateliers en équipe. La gêne initiale de la rencontre physique a été remplacée par la fluidité des rapports par écrans interposés, en raison des habitudes technologiques de la génération Z. « C’est étrange, c’est comme si la distance donnait de la détente », m’a expliqué une prof de littérature. « En même temps, a précisé un confrère d’un autre cégep, je ne vois pas tout ce qui se passe. Les interactions en grand groupe sont assez limitées. C’est surtout ça, l’affaire. L’expérience est très froide. »

Les jeunes, plus que leurs aînés, ont une grande capacité à s’adapter. Devant les contraintes de la pandémie, certains élèves développent d’autres habiletés sociales ou misent sur elles afin de tirer avantage de différentes situations. « Dépendant de comment tu fixes l’angle de ta caméra, tu peux rester au lit et assister à ton cours ! », m’explique en souriant un cégépien astucieux, qui espère toujours que son stage de fin d’études – un voyage humanitaire à l’étranger – ne sera pas annulé l’été prochain.

Certains profitent même des séances Zoom de leurs cours au cégep pour draguer, en s’envoyant des messages privés pendant que leur professeur leur parle du Banquet de Platon. Le petit papier plié en quatre et acheminé par l’intermédiaire de camarades de classe deux rangées plus loin, version Grand Confinement…