Une leçon que tout élève a retenue, à l’époque où j’étais adolescent, c’est la distinction entre l’évaluation formative et l’évaluation sommative. Pour la résumer grossièrement (du point de vue de l’élève un brin paresseux) : évaluation formative = ça ne compte pas ; évaluation sommative = ça compte.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

L’éducation ne se résume pas à « ce qui compte » et « ce qui ne compte pas ». On s’instruit pour devenir de meilleurs citoyens. J’oserais dire, même si c’est fleur bleue, que l’éducation sert à former de meilleurs êtres humains. Les enseignements que nous recevons pendant notre parcours scolaire façonnent l’adulte que nous deviendrons. C’est très joli en théorie. Mais vous tenterez d’expliquer ça à un garçon de quasi 14 ans qui n’a pas mis les pieds à l’école depuis un mois…

J’ai deux fils. L’un fréquente l’école privée, l’autre l’école publique. Si le premier quitte le collège à 14 h 45 dans un autobus qui se dirige vers l’ouest à 40 km/h et que le second attend l’autobus à 14 h 52 cinq kilomètres plus loin, pourront-ils s’asseoir sur la même banquette ? Et surtout, qui mettra le premier la main sur la manette de la Xbox, toutes choses étant égales par ailleurs ?

Désolé, je m’égare. Depuis qu’on fait l’école à la maison, j’ai la fâcheuse habitude de transformer tout geste du quotidien en énigme mathématique. Je reprends. J’ai deux fils. L’un fréquente la quatrième secondaire dans une école privée, l’autre la deuxième secondaire dans une école publique. Lorsque nous avons reçu les « trousses pédagogiques » du ministère de l’Éducation, il y a deux semaines, j’ai cru qu’il s’agirait de « kits » éducatifs abscons, comme les instructions d’armoires IKEA à monter soi-même.

J’avais tort. Au contraire, ces trousses me semblent très bien adaptées aux circonstances actuelles. En mathématiques, on demande par exemple à l’élève de deuxième secondaire de décorer sa « chambre de rêve », en calculant la quantité de peinture nécessaire, ainsi que le coût du matériel. J’ai pensé que le sous-sol avait besoin d’être rafraîchi. En français, on lui propose de rédiger « un court texte décrivant la personne avec laquelle [il voudrait] être en isolement ». Fiston n’a eu qu’à répondre « papa » pour que je ne lui en demande pas davantage.

Dans le cadre d’une activité sur les « mythes et réalités de la COVID-19 », on invite les élèves à regarder une vidéo sur la liberté de presse et on les encourage à consulter des sources d’information fiables. Tout ce qui va dans le sens de permettre à papa de conserver son emploi est accueilli avec enthousiasme.

Ces travaux sont bien sûr facultatifs. Ce sont des « suggestions d’activités ». Deux mots clés retenus par Fiston. Je comprends l’intention du Ministère. Il ne faudrait pas surcharger les parents, qui en ont bien assez sur les épaules. En temps de pandémie, on revoit nos priorités. Et la priorité, en ce moment, c’est la santé de tous, mentale et physique.

Je n’ai jamais autant consulté les fameux portails virtuels des écoles de mes enfants (communément appelés « portails mystiques » chez nous, en référence au film Histoire de jouets 2). C’est ce qui m’a permis cette semaine de ne pas rater la réinscription au collège du plus vieux (qui devait être faite début mars, c’est-à-dire dans une autre vie). Il était J-3…

C’est aussi ce qui m’a permis de constater le décalage, pendant cette crise, entre l’enseignement public et privé. Est-ce parce que l’on paie des droits de scolarité dans les écoles privées que l’on a l’impression que le suivi avec les élèves est plus serré et soutenu ?

Plusieurs profs de mon plus jeune, avec un réel dévouement, lui ont suggéré des devoirs et des leçons à faire. Mais mon plus vieux a un réel horaire d’enseignement, alors que son frère profite – avec joie – du flou pédagogique du système public.

Alors que le plus vieux a un échéancier précis de remise de travaux (même le Vendredi saint) et des rencontres virtuelles prévues avec ses enseignants, le plus jeune n’a pour ainsi dire plus de routine. C’est aussi de ma faute, bien sûr. J’ai été laxiste et j’ai tardé à resserrer la vis. Mais il me semble, pour y revenir, que la dernière chose qu’il faut dire à un ado, c’est que les devoirs et leçons qu’on vient de lui remettre ne sont pas « obligatoires ». Facultatif, c’est encore pire que formatif, pour un esprit qui n’a pas d’inclination naturelle pour l’effort.

« C’est du Allô prof, papa ! Ce ne sont pas de vrais devoirs », m’a dit Fiston en début de semaine. Il a fallu que je lui explique que selon ma grille d’analyse toute personnelle, ces travaux étaient d’office obligatoires, sinon sa prochaine partie de Minecraft attendrait la fin du confinement (ou les calendes grecques, le premier de ces deux évènements à survenir en premier). Il faut dire qu’il est en voie de réussir summa cum laude son doctorat ès Minecraft

Fiston est privilégié. Il ne fait pas partie de ceux, plus nombreux que l’on pourrait croire, qui sont stressés par la situation actuelle et se demandent s’ils devront reprendre leur année scolaire ou s’ils seront assez outillés pour entreprendre leurs cours à l’automne, s’il n’y a pas de retour en classe d’ici là.

« En ce qui concerne l’année scolaire en cours, nous avons reçu le message que le retour se fera possiblement au mois de mai, si la situation s’améliore d’ici là », a écrit son professeur d’éducation physique en début de semaine. Fiston a soulevé simultanément les sourcils et les épaules devant tant d’optimisme.

Son frère et lui souhaitent – pour le bien collectif, tiennent-ils à préciser – que l’on ne mette pas fin prématurément aux mesures de confinement. Mieux vaut prévenir que guérir, croient-ils. Cela n’a, évidemment, rien à voir avec le fait qu’ils s’accommodent très bien de l’obligation de ne pas fréquenter les bancs d’école. Ils se sont adaptés sans heurts à notre nouvelle normalité (qui se résume pour eux au farniente). Certes, leurs amis leur manquent, mais pas le cadre scolaire habituel.

Je constate de mon côté, plus que jamais – sans doute étais-je naïf –, la réalité de notre régime scolaire à deux vitesses. Pendant cette crise, la différence entre l’école publique et privée n’est pas que financière et technologique. Elle est aussi stratégique et philosophique. On peut en comprendre certains aspects. Tous les parents n’ont pas les moyens de mettre des ordinateurs ou des tablettes à la disposition de leurs enfants à la maison. Tous n’ont pas non plus le loisir de consacrer beaucoup de temps à l’aide aux devoirs.

Il reste que le message retenu après un mois de confinement par mes garçons est bien différent. D’une part, terminer à distance son année scolaire, c’est important. Et de l’autre, c’est facultatif.