C’est quoi, l’instinct maternel, au juste ? Est-ce que ça existe seulement ? Poser la question, c’est y répondre. Et c’est exactement ce que fait la bédéiste française Lili Sohn dans Mamas, son Petit précis de déconstruction de l’instinct maternel, ouvrage à la fois féministe, pédagogique et franchement sympathique. Quatre faits à retenir, les filles, mais aussi (surtout !) vous, les gars.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

La préhistoire était peut-être plus égalitaire qu’on le croit

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Extrait de Mamas : Petit précis de déconstruction de l’instinct maternel, de Lili Sohn

C’est en tombant enceinte que la jeune trentenaire s’est mise à se questionner sur ce soi-disant instinct féminin, après avoir ressenti un besoin urgent (« viscéral ») d’avoir un enfant, précisément au moment où elle apprenait qu’elle risquait d’être stérile (à la suite d’un cancer, sujet d’une précédente série de BD, La guerre des tétons). Une contradiction qui donne le ton à un ouvrage d’interrogations d’abord intimes, mais finalement universelles. « Et une fois enceinte, je me suis demandé ce que j’étais en train de faire ! », s’esclaffe l’autrice et illustratrice, aujourd’hui mère d’un petit garçon de 18 mois, en entrevue téléphonique. D’où sa quête, à la fois historique, culturelle, et même philosophique. Premier constat, donc, et non le moindre : non, cette notion d’un instinct maternel ne remonterait pas à la nuit des temps (lire : la préhistoire). « Je me suis rendu compte que toute l’analyse de l’histoire avait été faite par des hommes. C’est une vision masculine et patriarcale. Mais c’est juste une interprétation, dit-elle. Les femmes ne restaient sûrement pas à s’occuper de 10 enfants dans une grotte ! Ils étaient nomades ! Si ça se trouve, elles n’étaient même pas dans des grottes, et sûrement que tout le monde participait, coordonnait, cueillait ensemble. » À preuve : hommes et femmes avaient plus ou moins la même corpulence à l’époque.

Les nourrices étaient plus répandues qu’on le croit

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Extrait de Mamas : Petit précis de déconstruction de l’instinct maternel, de Lili Sohn

Si maintes références historiques, statistiques et culturelles sont ici typiquement franco-françaises, la réflexion proposée (sur un ton franc, direct, qui surtout interpelle) n’en est pas moins pertinente pour le lecteur québécois. Le saviez-vous ? Le phénomène des nourrices n’était pas limité aux couches nobles de la société française. « Les nourrices des riches mettaient leurs propres enfants en nourrice pour s’occuper des enfants des riches », signale Lili Sohn. Et celles qui ne mettaient pas leurs enfants en nourrice les traînaient avec elles aux champs, à leurs risques et périls. Ceux-ci sont, au Moyen Âge notamment, on le sait, emmaillotés, accrochés à un clou au mur ou alors placés dans un panier pendant le travail à la ferme. « Et parfois, les enfants tombaient, mouraient, et c’était comme ça », poursuit l’autrice en entrevue, avec un détachement déconcertant. « Si les femmes laissaient leurs enfants dans des paniers, ça veut dire que ça n’existe pas, l’instinct maternel ! »

La faute à Jean-Jacques Rousseau

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Extrait de Mamas : Petit précis de déconstruction de l’instinct maternel, de Lili Sohn

Tout est lié, écrit aussi Lili Sohn, qui consacre un chapitre entier à la question de la « construction » des mères : le statut des femmes, leur place dans la famille et leur rôle en tant que mères. Ce sont Aristote et Platon qui auraient d’abord décrété que la femme était un être incomplet et surtout inférieur. Un décret qui a eu des répercussions pendant des siècles et des siècles. L’éducation des filles a d’ailleurs longtemps été tout aussi « inférieure », limitée (restreinte ?) aux connaissances utiles à la vie de bonne ménagère. Devant la volonté émancipatrice de certaines femmes (on pense à la marquise de Rambouillet, madame de Sévigné ou madame Dacier, trois femmes de lettres du XVIIe), de nombreux hommes se sentent menacés. Est-ce une coïncidence ? À la même époque, très exactement, signale Lili Sohn, Jean-Jacques Rousseau publie son fameux traité sur l’éducation, dans lequel il décrète que les filles aiment naturellement mieux les poupées, et les garçons l’action. Ainsi naît l’instinct maternel. « On s’est bien fait avoir, résume-t-elle. C’est une construction sociale, complètement ! »

De l’intérêt d’un congé paternel obligatoire

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Extrait de Mamas : Petit précis de déconstruction de l’instinct maternel, de Lili Sohn

Mais tranquillement, les choses bougent. Et l’exemple de l’Islande est ici parlant. Depuis plus de 40 ans, là-bas, les femmes manifestent pour dénoncer les inégalités salariales. En 1975, une grève bloque carrément tout le pays. Cinq ans plus tard, une femme est élue à la tête du pays. Aujourd’hui ? Le congé de paternité est non seulement très long (six mois, contre trois jours en France, signale Lili Sohn), mais surtout obligatoire. Un congé qui « oblige » ainsi l’homme à s’investir dans l’éducation des enfants. Une éducation qui, on le comprend, n’incombe du coup plus essentiellement aux mères. Exit l’instinct maternel ? À l’heure des couples de même sexe, des familles homoparentales, de la procréation assistée, de la gestation pour autrui, peut-être pourrait-on enfin parler non plus d’un instinct féminin, mais plutôt d’instinct… familial ? Bref, d’amour ? C’est précisément sur cette inspirante réflexion que se termine l’ouvrage, à la fois sérieux, léger, fouillé, drôle et terriblement accessible. À lire.

Lili Sohn, Mamas : Petit précis de déconstruction de l’instinct maternel, Casterman, 305 pages