La charge mentale a quelque chose d’intangible. Un poids qui va au-delà de la préparation des lunchs, du transport des enfants à la garderie et du coup de vadrouille à passer sur le plancher. Un poids dont on ne s’allège pas simplement en déléguant. Dans son essai Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents, Amélie Châteauneuf propose des pistes concrètes pour équilibrer la charge mentale à l’intérieur du couple. Entrevue.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Malgré le titre un brin provocateur de son essai, son ton n’est pas belliqueux. Il n’est pas question ici de déclarer la guerre à son conjoint (ou à sa conjointe) pour forcer un rééquilibre des tâches. Mais déclarer la grève pour lui faire entendre raison, pourquoi pas ? C’est pour le bien de tous, affirme Amélie Châteauneuf, travailleuse sociale, qui signe son premier livre. « Une famille va être beaucoup plus heureuse si elle vit dans une réelle égalité au niveau du partage des tâches et de la charge mentale », fait-elle valoir.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

La travailleuse sociale Amélie Châteauneuf signe son premier livre Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents.

Bien qu’elle ne montre pas du doigt exclusivement les hommes (oui, il est possible que, dans un couple, l’homme gère plus de dossiers que la femme), les statistiques démontrent que les femmes consacrent plus de temps que les hommes aux tâches domestiques. Selon l’Institut de la statistique du Québec, en 2015, les femmes de 25 à 64 ans consacraient en moyenne 3 heures 46 minutes par jour aux activités domestiques, contre 2 heures 38 minutes chez les hommes du même âge.

« Il y a eu du chemin de fait, mais c’est 24 minutes de plus en 24 ans, note Amélie Châteauneuf [de 1986 à 2010, selon Statistique Canada, le temps consacré aux activités domestiques par les hommes a augmenté de 24 minutes par jour]. On observe que les hommes sont beaucoup plus présents pour leurs enfants et l’ensemble de leur famille. Ils font plus de tâches ménagères. Toutefois, c’est au niveau de la charge mentale et de la gestion du quotidien que ça n’a pas beaucoup changé. » Par charge mentale, on entend le travail d’organisation, de planification et de gestion du quotidien du foyer.

Les femmes se retrouvent ainsi à consacrer plus de temps à du travail non rémunéré, ce qui a un impact sur leur situation économique, déplore Amélie Châteauneuf. « Ce n’est pas que les hommes sont libres pendant ce temps-là, c’est qu’ils sont plus disponibles pour le travail rémunéré. Donc, ça fait en sorte qu’ils accumulent plus d’économies et qu’ils ont des fonds de retraite plus élevés que les femmes », observe celle qui a été porte-parole du Front commun des personnes assistées sociales du Québec.

De Monique Haicault à Emma

C’est à la sociologue Monique Haicault qu’on doit l’application du concept de charge mentale à la sphère domestique. C’était en 1984. La dessinatrice française Emma a popularisé le concept dans une bédé publiée sur le web en 2017. Deux ans plus tard, Amélie Châteauneuf croit que le moment est venu pour les couples de s’attaquer à ces inégalités. « Quand on s’aperçoit qu’on vit dans un système où on a des privilèges, il faut qu’on soit capable de se remettre en question. Je ne dis jamais dans le livre que les hommes en sont responsables. Mais quand ils sont au courant de ces inégalités-là, ils sont responsables de la façon dont ils vont y remédier dans leur famille. »

À ceux qui disent que les femmes n’ont qu’à déléguer, elle répond que le nœud du problème n’est pas là. 

C’est de toute cette planification-là du quotidien qu’on voudrait se séparer. Notre partenaire de vie, ce n’est pas notre stagiaire. C’est un être humain qu’on aime et qui est notre égal.

Amélie Châteauneuf, travailleuse sociale, à propos de la charge mentale

Pour y arriver, elle propose des méthodes et des questionnaires pratiques, notamment pour évaluer les tâches accomplies par chacun, car selon elle, les gens ont tendance à surestimer l’égalité qui règne dans leur foyer à ce chapitre. Si une plus grande équité s’est installée aujourd’hui dans le sien, c’est qu’elle a mis ses conseils en pratique. Non sans quelques frictions. « La charge mentale a eu un gros impact sur ma vie. Je suis trentenaire. Comme la plupart des femmes de ma génération, je travaillais à temps plein. Mon petit était petit. Je coordonnais ma famille et ma job payée. »

Avec son conjoint, elle a alors fait l’exercice de mieux répartir les différents dossiers à gérer. « Ce qui a été le plus difficile pour nous, ça a été de faire comprendre à mon conjoint, qui est un homme très égalitaire, très aimant, ce qu’est la charge mentale. Quand j’ai commencé à lui donner des exemples concrets, il disait : “Oui, ça, je ne le fais pas.” Et de nommer ce que je ressentais, que je sentais que mon travail gratuit a été utilisé, ça a eu un impact. Il faut que la personne soit de bonne foi. Mais il a fallu qu’on s’assoie et qu’on en parle plusieurs fois. »

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS POÈTES DE BROUSSE

Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents, d’Amélie Châteauneuf

Pour une meilleure répartition de la charge mentale

S’entendre sur l’essentiel

« La première étape est de discuter de ce qu’on considère comme essentiel pour notre famille, au niveau des tâches, mais aussi de l’organisation. Il ne faut pas tenir pour acquis que toutes les tâches doivent être faites de la façon dont un des deux partenaires le veut. On définit les standards de propreté et après, on se divise ça. »

Se partager des dossiers

« Si quelqu’un s’occupe des vacances, l’autre va s’occuper de planifier tous les anniversaires. Ce n’est plus toujours la même personne qui a cette vue d’ensemble, qui va s’asseoir avec l’agenda. Chaque personne a son dossier et va s’en occuper comme elle l’entend. »

Épargner équitablement

En général, « comme les femmes font plus de travail non rémunéré et les hommes plus de travail rémunéré, ils travaillent le même nombre d’heures, mais il y en a qui font plus de sous. Il faut s’asseoir ensemble et voir comment on va faire pour égaliser ça. Par exemple, si on met un dollar pour la retraite de l’un, pourquoi on ne mettrait pas un dollar pour la retraite de l’autre ? »

Si nous sommes égaux, je suis la fée des dents, d’Amélie Châteauneuf, 220 pages, Les Éditions Poètes de brousse