Une licorne mauve pour un petit garçon ? Un dinosaure vert pour une fillette ? Ces dessins, Channie Melançon, maquilleuse de fantaisie, les a peints sur le visage d’enfants, à leur demande… et elle a parfois dû les effacer parce que les parents, outrés, jugeaient ses choix « non conformes » au genre de leur enfant.

Maude Goyer
Collaboration spéciale

Sur la page Facebook de son entreprise Les Croquis de Channie, la maquilleuse de 31 ans a récemment publié un statut à ce sujet, devenu viral en quelques jours (plus de 5000 partages et 800 commentaires). « C’est un sujet qui me touche, dit-elle. Je ne comprends pas pourquoi on catégorise certaines personnes, certains groupes de personnes. Voir des parents rigides, qui imposent leurs choix à leurs enfants, ça vient me chercher… »

Depuis six ans, Mme Melançon offre ses services de maquillage lors de différents événements. Il n’est pas rare qu’elle ait à faire face à des parents mécontents… et à des enfants en pleurs. « Je demande maintenant que le parent soit présent au moment où je fais le maquillage », précise-t-elle. Coincée entre le désir de l’enfant et la réaction du parent, elle hésite à intervenir. « Ce n’est pas mon rôle, je veux rester positive. Je suis là pour faire plaisir à l’enfant. J’ai publié mon statut pour me libérer de toutes ces tensions qui m’habitaient ! »

« La manipulation positive »

PHOTO FOURNIE PAR CHANNIE MELANÇON

Channie Melançon montre le résultat de son maquillage
à une fillette. 

Sa collègue Mylène Mondou, maquilleuse dans les Laurentides, croit que la question des maquillages « hétéronormatifs » a toujours existé, mais qu’elle a pris de l’ampleur. « Les palettes de couleurs sont incroyables maintenant, dit-elle. On peut ajouter des petits ou des gros brillants, et les couleurs peuvent être fluorescentes. Ça flashe ! Les enfants, garçons et filles, adorent cela. »

Elle ne se souvient pas d’avoir eu à refaire un maquillage pour qu’il soit conforme à ce que le parent souhaitait, mais elle avoue chercher un compromis : « Si une petite fille veut un Spider-Man et que sa mère roule des yeux ou fait un commentaire, je ne le ferai pas rouge, explique-t-elle. Je vais le faire rose et mauve, avec des brillants. »

Depuis 22 ans, Jessica Egan incarne Confée-Ti, une clown qui participe à des fêtes d’enfants et à des festivals. Elle crée des sculptures de ballons et elle fait le même constat. 

PHOTO FOURNIE PAR JESSICA EGAN

Une sculpture de ballons représentant un dragon avec un cœur réalisé par Jessica Egan.

« Si je fais un dragon vert en ballons pour une fillette, la maman ne sera pas tout à fait contente. Alors j’ajoute un cœur rose, qu’il tient entre ses pattes, et là c’est correct… Même chose pour un petit garçon qui veut un papillon : si je le fais mauve et turquoise, ça passe, ça compense dans la tête du parent. J’appelle ça de la manipulation positive. »

Les trois artistes avancent que la situation se présente autant du côté des garçons que des filles, à la fois de la part des mères et des pères. « Je pense que c’est la peur du jugement qui force les parents à réagir ainsi », avance Mme Egan, mère de quatre enfants. Channie Melançon croit que cela forge, forcément, les stéréotypes chez les petits. « Les parents perpétuent des préjugés que les enfants n’ont pas, à la base », dit-elle.

« Vision d’inégalité »

Au centre de la petite enfance Le Terrier magique, à Rosemont, Marie-Claude Plante réfléchit beaucoup aux questions des stéréotypes de genre depuis son arrivée à la direction générale, il y a cinq ans. En se basant sur le guide Les livres et les jouets ont un sexe du Secrétariat à la condition féminine, publié en 2013, l’équipe du CPE choisit des livres, jeux et jouets non genrés. « Il y a des incontournables, glisse-t-elle. Nous avons des robes de princesse, mais au lieu d’organiser une journée de princesses, on va faire une thématique médiévale. On essaie d’avoir une perspective plus large et de rester ouverts. »

PHOTO ULYSSE LEMERISE, COLLABORATION SPÉCIALE

Est-ce que la discussion et l’ouverture finiront par changer les mentalités ? Francine Descarries, professeure au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, croit que oui, en partie. « Malgré tous les changements, la conception de ce qui est masculin versus féminin est très ancrée. L’image est très fixe, presque caricaturale : les femmes sont encore jugées pour leur apparence et les hommes pour leurs performances, leurs actions. » En ce sens, Mme Descarries juge « très logique » la réaction des parents : « Un maquillage de tigre, c’est pour un garçon parce qu’un tigre, c’est combatif, c’est valeureux, c’est viril, expose-t-elle. Ils ne veulent pas que leurs garçons soient associés à quelque chose de “féminin”, car pour eux, ce n’est pas le groupe dominant, c’est le groupe inférieur… »

Pour se défaire de ces étiquettes genrées, Francine Descarries suggère d’analyser ses propres préjugés et leurs impacts possibles : pourquoi porte-t-on ce jugement sur cette situation, cette personne, ce jeu, ce jouet ou ce maquillage ? « Les gens doivent réaliser qu’on brime les enfants et qu’on les prive d’un espace de liberté en les enfermant dans des cases liées à leur identité de genre, explique-t-elle. Quand on fait ça, on ne les accueille pas dans leur personnalité et leurs goûts, on leur impose une contrainte. Et en plus, on reconduit une vision d’inégalité entre les hommes et les femmes. »