Un petit rire nerveux, des larmes, un long silence tendu précèdent souvent la grande révélation… « Maman, papa, je suis gai. » Depuis quelques années, des jeunes se filment pendant leur coming out à leurs proches et diffusent la vidéo sur YouTube ou dans leurs réseaux sociaux. Nous nous sommes intéressés au phénomène.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

Il suffit de taper les mots clés « coming out » et « vidéos » dans YouTube pour qu’apparaissent des compilations des scènes les plus touchantes, les plus surprenantes… et les plus désastreuses. 

Le jeune Américain Daniel Pierce, par exemple, avait suscité beaucoup de sympathie, en 2014, après s’être fait injurier et même frapper par ses parents parce qu’il avait fait son coming out quelques semaines plus tôt. Il a perdu cinq membres de sa famille, mais gagné des centaines de milliers d’appuis.

Sur une note plus rigolote, il y a le coming out d’un jeune Britannique, caché derrière sa longue frange pour marmonner qu’il est homosexuel à sa mère, qui – roulement de tambour – lui annonce à son tour qu’elle a une copine !

Le phénomène des coming out filmés a pris de l’ampleur dans les cinq dernières années et peut prendre plusieurs formes. La scène est souvent captée à l’insu de la famille.

Chez Interligne, centre de soutien aux personnes LGBTQ+, certains intervenants ont déjà échangé avec des jeunes qui songeaient à filmer leur coming out. Ils usent alors de prudence, au moment de conseiller la personne au bout du fil ou du clavier.

Le coming out, c’est une démarche très personnelle et individuelle. Ça se présente différemment pour chacun et chacune.

Pascal Vaillancourt, directeur général d’Interligne

« Si un ou une jeune appelle Interligne et déclare vouloir faire son coming out en vidéo, on va d’abord s’assurer que la personne se trouve dans un milieu sécuritaire et qu’elle ne se met pas en danger, poursuit Pascal Vaillancourt. Puis on va lui expliquer les retombées possibles d’une publication sur YouTube ou sur une autre plateforme : cyberintimidation, perte de contrôle de ce qui sera fait avec la vidéo, etc. »

Jasmin Roy, dont la fondation du même nom lutte contre l’intimidation, la violence et la discrimination faite aux enfants en milieu scolaire, a des réserves face à la pratique du coming out par vidéo. « Il faut respecter la réaction de ses proches. Eux aussi vivent un temps d’adaptation. C’est un peu injuste de les capter sur le vif comme ça », croit M. Roy.

Côtés positifs

Pascal Vaillancourt, d’Interligne, voit de bons côtés à la démarche. « Diffuser une vidéo, ça peut être intéressant pour la personne qui veut que son message soit entendu à grande échelle et ainsi ne plus avoir à se répéter sans cesse. De toute manière, la vidéo peut être filmée, puis diffusée plus tard, quand la personne est prête et les proches consentants. »

La sexologue Véronique Larivière a reçu, dans son bureau de Québec, plusieurs jeunes clients se questionnant sur leur orientation sexuelle. « Souvent, ils ont vu ces vidéos et affirment qu’elles les aident. La plupart du temps, on y voit des parents qui réagissent bien au coming out. Ça rassure celui ou celle qui se prépare à faire le sien. »

La première étape, c’est l’acceptation de soi. Voir d’autres jeunes s’affirmer, ça donne du courage.

Véronique Larivière, sexologue

Le réalisateur français Denis Parrot a été inspiré par toutes ces vidéos. Il en a fait un documentaire, intitulé Coming out, diffusé dans des festivals européens en 2018, puis dans les cinémas français au printemps 2019. 

En 2015, il avait visionné le coming out des jumeaux Rhodes (youtubeurs américains vedettes), qui apprenaient leur homosexualité à leur père, au téléphone, en larmes, puis avec un grand soulagement. Le cinéaste s’est ensuite mis à dévorer ces vidéos, jusqu’à en visionner plus d’un millier.

Dans une entrevue publiée sur le site d’Europe 1, M. Parrot a déclaré : « Je pense qu’il y a quelque chose de malin, de la part de ces jeunes, à s’y prendre comme ça. Peut-être qu’ils se protègent derrière une vidéo qui leur sert de bouclier en disant à leurs parents : “Attention, vous êtes filmés, ne dites pas n’importe quoi.” Le fait de se filmer permet aussi de garder une trace. Il y a beaucoup d’émotion pour eux, ils veulent se souvenir de ce que leurs parents ont dit, c’est presque un travail d’archives. » Les vidéos montrées dans le film datent de 2012 à 2018.

De plus en plus jeunes

Du reste, les réalités de vie des communautés LGBT semblent évoluer dans le bon sens, montre le vaste rapport de recherche de près de 300 pages commandé par la Fondation Jasmin Roy, intitulé Valeurs, besoins et réalités des personnes LGBT au Canada en 2017.

« Le processus de questionnement sur l’identité de genre et l’orientation sexuelle semble commencer plus tôt dans la vie chez les jeunes générations et mener, aujourd’hui, plus rapidement à une acceptation et à un dévoilement », peut-on lire dans la section « Grands constats » du sondage.

L’âge moyen du questionnement, chez les jeunes de 15 à 17 ans interrogés, est de 12,5 ans (orientation sexuelle) et de 12,8 ans (identité de genre). Le dévoilement suit autour de 14 ans, en moyenne. Chez les 35-44 ans sondés, l’âge moyen du dévoilement de leur orientation sexuelle était de 23,8 ans. C’est presque 10 ans de différence !

La jeunesse d’aujourd’hui étant très portée sur YouTube et les réseaux sociaux, on peut certainement s’attendre à ce que les coming out filmés, sous toutes sortes de formes, soient de plus en plus courants.