Avoir beaucoup d’enfants ne garantit pas une descendance prospère. Telle est la conclusion d’une récente étude américano-danoise basée sur des données de la Nouvelle-France. Cette analyse prouve pour la première fois que l’industrialisation a modifié la taille optimale d’une famille.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Neuf ou dix enfants

Les premiers colons en Nouvelle-France qui ont eu la descendance la plus nombreuse au fil des générations ne sont pas ceux qui ont eu le plus d’enfants directement, selon Marc Klemp, de l’Université de Copenhague, qui est l’un des deux coauteurs de l’étude publiée début avril dans la revue Nature Ecology & Evolution. « À partir de dix enfants, les premiers colons étaient désavantagés, dit M. Klemp. Le nombre optimal d’enfants était 9,5. Ceux qui ont eu entre neuf et dix enfants avaient au final une dizaine d’arrière-petits-enfants de plus que ceux qui avaient plus de dix enfants ou alors moins de neuf, et une vingtaine d’arrière-arrière-petits-enfants. Ceux qui avaient trop d’enfants pour bien s’en occuper avaient finalement moins de descendance un siècle plus tard. Un seul enfant pouvait faire une différence dans les soins et l’éducation. »

Révolution industrielle

Les données de la Nouvelle-France ont permis de confirmer une thèse lancée en 2002 par le coauteur de l’étude Oded Galor, de l’Université Brown, au Rhode Island. « Il a fait l’hypothèse que la transition démographique a commencé avant la révolution industrielle, dit M. Klemp. La transition démographique est le déclin de la taille des familles, parce qu’il devenait plus important d’investir davantage dans chaque enfant sur le plan de l’éducation. L’idée d’Oded est que la valeur de l’éducation a commencé à augmenter dès le XVIIe siècle, avant la révolution industrielle des XVIIIe et XIXe siècles. Et donc que la sélection naturelle a favorisé les gens qui avaient un nombre moindre d’enfants. Nous voyons exactement ce phénomène dès le XVIIe siècle en Nouvelle-France. »

PHOTO FOURNIE PAR MARC KLEMP

Le professeur Marc Klemp, de l’Université de Copenhague, lors d’un voyage à Québec où il a consulté les archives de la Nouvelle-France

Un eldorado démographique québécois

M. Galor et M. Klemp ont d’abord testé l’hypothèse de la transition démographique antérieure à la révolution industrielle avec des données de paroisses anglicanes anglaises. « Mais nous n’avions des données que pour 26 paroisses et souvent les descendants déménageaient ailleurs, dit M. Klemp. La base de données démographiques de la Nouvelle-France est fantastique pour ça, c’est vraiment l’étalon de la recherche en la matière. Les colons français restaient sur place. Nous pouvons suivre plusieurs générations avec très peu d’attrition. »

La Conquête et les filles du Roy

Les démographes danois et américain ont fait plusieurs vérifications pour tenir compte des aléas de l’histoire de la Nouvelle-France. « Nous avons notamment fait des simulations pour vérifier si les résultats étaient dus à l’arrivée soudaine des 850 filles du Roy entre 1663 et 1673, et aussi pour voir l’influence de la Conquête en 1759, dit M. Klemp. Dans les deux cas, les deux phénomènes sont observables. Le nombre d’enfants idéal pour assurer une descendance maximale est entre neuf et dix, et ce nombre d’enfants diminue à mesure qu’on approche du XIXe siècle. » M. Klemp a aussi vérifié l’impact de tenir compte d’un nombre plus ou moins grand de colons « fondateurs » – l’analyse publiée début avril dans Nature Ecology & Evolution ne tient compte que de ceux qui sont nés avant 1595, mais les résultats tiennent le cap même si on prend des colons nés plus tard en France. La base de données dont se sont servis les chercheurs s’arrête en 1800 et ils veulent refaire l’analyse quand des naissances postérieures à cette année y seront ajoutées. L’influence de la revanche des berceaux sera notamment intéressante à tester, selon M. Klemp.