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Services de garde: des collations qui ne valent pas cher

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Les collations offertes au service de garde ne sont pas toutes équivalentes en matière de santé.

Photo David Boily, La Presse

Près de 70 000 enfants du Québec reçoivent gratuitement une collation juste après la classe, au service de garde de leur école. Le ministère de l'Éducation donne une subvention de 107 $ par année, par élève, pour l'achat de ces collations. Tandis que plusieurs services de garde proposent des fruits, d'autres distribuent des produits transformés, gras, sucrés ou salés. Les collations ont-elles oublié de prendre le «virage santé»?

«La collation n'est pas là juste pour boucher un trou»

Deux petits bâtonnets de pain sec avec de la tartinade Cheez Whiz. Un muffin aux pépites de chocolat emballé dans du plastique. Un pouding au caramel. Voilà trois exemples de collations données après la classe aux enfants fréquentant les services de garde de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), 10 ans après le théorique «virage santé» des écoles.

Ce n'est pas très connu: le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur (MEES) donne une allocation de 107 $ par année, par enfant, aux services de garde d'écoles «de milieux défavorisés» pour l'achat de collations. Cela revient à 59 cents par collation, pour 180 jours de classe.

«Dans le cadre de cette mesure, le Ministère a investi, en 2016-2017, 7,3 millions pour le Québec, dont 2,4 millions pour la CSDM», indique Simon Fortin, chef de service aux affaires publiques et médias du MEES.

Étonnamment, les 127 écoles primaires de la CSDM - qui comprend des quartiers qui se sont embourgeoisés comme le Plateau Mont-Royal, Rosemont ou Villeray -  y ont droit, sauf une, l'école Saint-Fabien, près du métro Langelier. «Le financement est accordé en fonction de l'indice de défavorisation, et Saint-Fabien n'en fait pas partie», explique Alain Perron, porte-parole de la CSDM.

Toutes les autres écoles de la CSDM comptent au moins 18,3033 % de familles à faible revenu parmi leur clientèle. C'est le seuil à partir duquel des collations sont données quotidiennement aux enfants inscrits dans les services de garde, peu importe le salaire de leurs parents. Au total, «22 810 élèves fréquentant la CSDM en profitent», indique M. Fortin.

Dans l'ensemble du Québec, «ce sont 69 676 élèves fréquentant les services de garde qui profitent de la mesure pour les collations», précise M. Fortin. 

Voici les informations obtenues par La Presse auprès de trois autres commissions scolaires: 

Nombre de services de garde qui ont une allocation pour la collation

Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys: 55

Commission scolaire Marie-Victorin: 31

Commission scolaire de Laval: une dizaine

Virage santé ignoré

Ces collations devraient normalement respecter la politique-cadre Pour un virage santé à l'école, adoptée par Québec en 2007. Il faut «offrir des desserts et collations à base de fruits, de produits laitiers et de produits céréaliers à grains entiers, et éviter ceux qui sont riches en matières grasses et en sucres», préconise cette politique-cadre.

Ce n'est pas toujours le cas, selon une dizaine de témoignages recueillis par La Presse. «Ma fille va à l'école dans un milieu défavorisé et les collations du service de garde sont très sucrées, dit Christine Rivest, du quartier Saint-Michel. Ils servent des jus, des barres sucrées, des poudings au chocolat, de la crème glacée, des biscuits, des Pattes d'ours, des clémentines dans le jus, etc. Je souhaiterais plus de fruits et légumes et moins d'emballages individuels. Dans ma vision idéaliste, j'aimerais une école plus verte et conscientisée, tant au niveau de l'environnement que de l'alimentation.»

«Il y a de tout, c'est généralement bien, mais c'est parfois douteux», estime Isabelle Beauchemin, mère d'une fille fréquentant une autre école de la CSDM. Le service de garde y donne des fruits, des légumes, du yogourt, mais aussi des biscuits avec paillettes, des barres tendres au chocolat et des poudings. «Est-ce vraiment à l'école de décider que mon enfant mange du sucre raffiné?», s'interroge-t-elle.

Dans une fiche thématique sur les collations santé, Québec précise par exemple qu'un muffin d'environ 100 g doit contenir moins de 10 g de sucre et moins de 5 g de lipides. Un muffin aux pépites de chocolat donné dans un service de garde - obtenu par La Presse - dépasse ces quantités de sucre et de gras, pour une portion deux fois plus petite (50 g).

Fournisseurs homologués

Qui choisit les aliments commandés pour les collations? Les services de garde «font leurs achats chez les fournisseurs homologués» par la CSDM, répond Alain Perron. «Une présélection d'aliments est effectuée par les services alimentaires, selon le guide nutritionnel de la CSDM», ajoute-t-il.

Or, ce guide - moins strict que la politique gouvernementale - conseille notamment de «privilégier les produits exempts d'agents de conservation ou de colorants alimentaires». Pendant ce temps, du Cheez Whiz, de la trempette Ranch et des bonbons aux fruits Welch's sont distribués dans les écoles. «Il se peut qu'un service de garde s'approvisionne à sa façon, sans tenir compte du guide nutritionnel», reconnaît M. Perron.

Juste des collations?

On peut se dire que ce ne sont que des goûters. «Pour les enfants qui prennent une collation tous les jours, de la maternelle à la sixième année, c'est un aliment important, observe Stéphanie Côté, nutritionniste chez Extenso, le Centre de référence en nutrition de l'Université de Montréal. C'est doublement important que cet aliment soit nourrissant quand, dans certains milieux défavorisés, un enfant ne mange pas à sa faim ou que la qualité de l'alimentation n'est pas optimale. La collation à l'école n'est pas là juste pour boucher un trou : elle doit fournir des nutriments.»

Non, du Cheez Whiz et un muffin commercial, ce ne sont pas de saines collations. «Ce sont des aliments transformés, pas hyper nourrissants, analyse Mme Côté. Les jours où il y a des fruits, c'est préférable. L'idéal est de combiner un fruit ou un légume à un autre aliment, comme du yogourt, du fromage, du beurre de soya ou une trempette de houmous, pour que ce soit plus soutenant.»

Tuer à petit feu

Le laxisme actuel choque Line Basbous, mère de deux enfants qui fréquentent une école de Verdun. «Les enfants sont à l'école 5 jours sur 7, 200 jours par an [en incluant les journées pédagogiques], calcule-t-elle. Imaginez-vous le ratio de ce que l'enfant ingurgite sans votre contrôle, dans une année?»

À la maison, Mme Basbous est végane et choisit des aliments biologiques. À l'école, ses filles ont mangé du fromage fondu servi avec de petits craquelins. «Ce n'est absolument pas santé, c'est hyper salé, déplore-t-elle. Est-ce vraiment ce que le service public est censé offrir aux enfants? Sous prétexte que des gens sont pauvres, on a le droit de les tuer à petit feu? J'exagère évidemment, mais ce n'est pas vrai que le choix de la santé prime vraiment. C'est plutôt le choix de la rentabilité.»

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Pour économiser, des services de garde se font livrer peu fréquemment et stockent les collations.

Photo David Boily, La Presse

Sept problèmes

Voici sept problèmes qui font en sorte que les collations données dans les services de garde scolaires ne sont pas toujours idéales.

Budget serré

«On va où avec 59 cents par collation?», demande Éric Pronovost, président de la Fédération du personnel de soutien scolaire, qui représente des techniciens et éducateurs en service de garde. Avec un budget aussi serré, «il faut acheter en grosses quantités, observe-t-il. Mais est-ce qu'on achète de bonnes collations? On t'offre des craquelins Goldfish, ça rentre dans les 59 cents. Mais des Goldfish, c'est de l'air. C'est la qualité qu'on perd.»

Manque de frigos

Pour conserver plusieurs collations saines, il faut des réfrigérateurs. «Nous constatons que c'est un enjeu, indique Josée Plante, directrice générale de l'Association québécoise de la garde scolaire. Ils ne sont pas toujours disponibles, faute d'espace parfois, mais aussi faute de budget ou encore d'installation électrique suffisante.»

Livraisons peu fréquentes

Pour économiser, des services de garde se font livrer peu fréquemment et stockent les collations. L'entreprise Délicouki, qui fournit des écoles, précise que ses biscuits se conservent 30, 60 ou 90 jours à la température de la pièce, selon les variétés. Est-il vrai qu'il n'y a parfois qu'une livraison par mois? «C'est selon les besoins des services de garde, répond Alain Perron, porte-parole de la Commission scolaire de Montréal (CSDM). Dans certains milieux, il y a des livraisons deux fois par semaine.»

Pas de temps de préparation

Éric Pronovost a commencé à travailler comme éducateur en service de garde en 1995. «J'avais de 15 à 20 minutes pour préparer la collation des élèves, couper mes fruits, etc., se souvient-il. Je la leur servais dans une petite assiette, devant eux. Je vous mets au défi de trouver de la vaisselle et du temps de préparation dans un service de garde, en 2018. Ça a été énormément coupé. Si l'école finit à 15 h 08, le shift des éducateurs commence à 15 h 05.» Il faut une collation qu'on peut distribuer instantanément.

Dons d'aliments pas santé

Des biscuits sucrés ont été donnés à des services de garde, qui les ont distribués aux écoliers, rapportent des parents. «Il y a beaucoup de dons alimentaires de piètre qualité, surtout dans les écoles défavorisées», corrobore Corinne Voyer, directrice de la Coalition poids. Est-ce possible? «Un service de garde peut s'approvisionner à sa façon et, donc, recevoir un don, même si cela ne correspond pas à la façon de faire de la CSDM», indique M. Perron.

Peu d'informations

C'est souvent en allant chercher leur enfant exceptionnellement tôt, un jour, que les parents découvrent qu'il est en train de manger un pouding ou un biscuit sucré. «J'ai été étonnée, je croyais que nous devions fournir la collation», dit Laurence Prudhomme, dont la fille est en maternelle dans une école d'Hochelaga-Maisonneuve. Peu d'informations sont généralement données aux familles sur l'existence - et la nature - des goûters. «Nous n'avons pas de communication sur les collations données», regrette Julie Méjat, du quartier Rosemont. «Je n'ai aucune idée des collations offertes à l'école», corrobore Catherine Lefebvre, de Villeray.

Suremballage

D'autres familles savent ce que les enfants ont mangé en observant les... déchets. «Il n'est pas rare qu'à l'arrivée des parents, en fin de journée, les poubelles débordent de contenants de plastique recyclables», déplore Michèle Paquin, dont les enfants fréquentent une école de La Petite-Patrie. Elle y trouve des emballages de barres tendres sucrées, de fromages frais Minigo et de portions individuelles de céréales.

«Il y a des collations qui sont données... (Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse) - image 3.0

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«Il y a des collations qui sont données aux enfants, par exemple des barres tendres, qui ne sont pas nécessairement de bonne qualité», constate Corinne Voyer, directrice de la Coalition poids.

Photo Hugo-Sébastien Aubert, La Presse

«Le besoin d'amélioration est important»

«Est-ce éthique de donner aux enfants des aliments qui sont jugés non nutritifs? demande Corinne Voyer, directrice de la Coalition poids. Qui peuvent nuire à leur état de santé? Je ne parle pas d'une fois de temps en temps. On parle d'aliments qui sont donnés dans les écoles de façon quotidienne...»

Dix ans après l'adoption de la politique-cadre Pour un virage santé à l'école, la Coalition poids a récemment dressé son bilan. «On a une belle politique, mais elle n'a pas eu beaucoup d'amour», constate Mme Voyer.

L'un des problèmes notés est la mauvaise qualité nutritive des collations offertes par les écoles, en désaccord avec la politique-cadre. «Le besoin d'amélioration est important», précise le document Virage santé à l'école, 10 ans plus tard.

Consommation insuffisante de fruits et légumes

Plus du tiers (34 %) des services de garde scolaires du Québec proposent des aliments aux enfants sur une base quotidienne, selon des données recueillies par la Coalition poids auprès de 98 membres du personnel des services de garde et 284 parents siégeant à un conseil d'établissement ou un comité de parents. Une majorité de services de garde (64 %) le font lors d'occasions spéciales. Seulement 2 % ne donnent jamais d'aliments aux élèves.

«Les produits achetés pré-préparés, surtout les galettes et barres tendres, sont généralement privilégiés par les écoles», note la Coalition. Il vaudrait mieux offrir des clémentines, des carottes ou du melon, surtout quand on sait que 66 % des jeunes âgés de 9 à 13 ans ne mangent pas au moins six portions de fruits et légumes par jour, selon l'Institut de la statistique du Québec.

Des services de garde offrent plutôt des collations aux fruits Welch's, des jujubes qui contiennent la bagatelle de 17 g de glucides par portion de 22 g.

«Ce n'est pas par mauvaise intention. Dans les commissions scolaires, il y a eu beaucoup de coupes dans l'accompagnement par des nutritionnistes. Parfois, les responsables des services de garde pensent que l'aliment est santé, alors qu'il ne l'est pas», indique Corinne Voyer, directrice de la Coalition poids.




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