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Devenir papa à 20 ans

Steven Tegwono-Erhabor... (PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE)

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Steven Tegwono-Erhabor

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, LA PRESSE

On ne devient pas souvent papa à 20 ans au Québec. Rarement à 20 ans. Sauf peut-être par accident... Notre journaliste Alexandre Vigneault a rencontré de jeunes hommes qui, une fois le choc encaissé, ont assumé leur rôle de papa. Avec la jeune maman ou en solo.

Plonger dans la paternité

«C'est quoi, un bon père? C'est ce que j'ai devant moi: l'amour entre son fils et lui», dit Kevin* en regardant Patrick Boyd serrer son fils de 3 ans. Les deux jeunes hommes ne se connaissent pas, mais ont un point en commun: ils sont papas. Patrick a 29 ans, il est un père de famille monoparentale. Kevin a cinq ans de moins et a aussi un fils de 3 ans. Qu'il n'a vu qu'une fois depuis sa naissance.

Patrick est seul avec son fils. La mère est tout simplement partie. «Je trouve ça difficile», avoue-t-il. Kevin, lui, s'est séparé de la maman de son fils peu avant l'accouchement. Il n'a pas trop cherché à voir l'enfant. Il prenait de la drogue, en vendait... «Je ne voulais pas le faire évoluer dans ce monde-là, dit-il. Je ne l'ai pas abandonné, je l'ai juste mis en sécurité.» Maintenant remis sur pied, il tente d'obtenir une garde partagée.

La vie n'est pas forcément plus rose pour les jeunes papas qui vivent en couple. Steven Tegwono-Erhabor, 22 ans, et sa compagne de 23 ans vivent de l'aide sociale avec quatre enfants âgés de 3 mois à 3 ans issus de leur union et de relations précédentes. «Je savais que je m'embarquais dans quelque chose d'énorme», admet le jeune homme. Après avoir vu sa mère élever seule quatre garçons, il ne trouve pas de bonne raison de se plaindre.

James Jean Jacques, lui, a été sous le choc quand il a appris que sa blonde des trois dernières années était enceinte. Il avait 19 ans, elle, 17. Peu après, il a encaissé un deuxième coup: ils allaient avoir des jumelles! Les petites ont 2 ans maintenant. «Elles sont à l'aise avec moi», précise-t-il, un peu étonné. Son couple tient toujours le coup, après cinq ans. «Les filles, dit-il, je suis content de les avoir.»

Tout bascule

Alerte Avril, intervenant au Bureau de consultation jeunesse (BCJ), constate que la vaste majorité des jeunes mères avec lesquelles il est en contact à travers son boulot sont à la tête de familles monoparentales. Ce qui ne veut pas dire que les papas ont tous pris leurs jambes à leur cou. Les séparations amènent des situations complexes, sans compter que ce n'est pas parce que la mère est jeune que le père l'est aussi. Parfois, le géniteur est un homme adulte qui a déjà une famille ailleurs...

Devenir père n'a pas été un choix mûrement réfléchi pour Steven, Patrick et James. C'est juste arrivé. «Tout a basculé», résume James qui, contrairement aux autres jeunes papas rencontrés, avait fini son secondaire et s'était inscrit au cégep. «Je voulais devenir quelqu'un», dit-il. L'arrivée de ses jumelles l'a forcé à laisser ses études pour travailler et subvenir à leurs besoins. «Je me bats pour que les filles soient bien.»

Partir n'a jamais été une option pour James. Ni pour Steven. «Je ne me sentais pas prêt à être père, mais je me suis dit que j'allais faire ce qu'il fallait pour développer mes aptitudes», dit aussi Patrick. Sa volonté a été mise à rude épreuve: la maman de son fils est partie, il fumait pas mal de marijuana et n'allait «pas bien psychologiquement». Son fils lui a même été retiré par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

«Qu'on t'enlève ton enfant, c'est très difficile à supporter», confie-t-il. Patrick n'a pas honte de cette passe difficile. Il a fait une thérapie, s'est repris en main et, au bout d'un an, avait déjà récupéré la garde complète de son enfant. «Ça peut montrer que la DPJ, ce n'est pas tout mauvais, dit-il. Ça peut montrer que si on fait ce qu'on a à faire, ça peut être positif.»

Réorganiser sa vie

Le défi pour les jeunes pères, selon Alerte Avril, c'est de se projeter dans un rôle auquel ils ne sont pas préparés. «Trouver un sens à être père, à leur âge, ça ne va pas de soi», insiste-t-il. L'image qu'ont plusieurs d'entre eux est très stéréotypée, constate son collègue Rodney Dorvelus, aussi du BCJ, en évoquant le modèle du père pourvoyeur. Sans études, sans métier, les jeunes pères se sentent rarement à la hauteur.

James l'avoue: la première année de vie de ses filles a été difficile. «C'était nous deux contre le monde», dit-il à propos de sa blonde et lui. Il prépare son retour aux études (un cours professionnel en soudage) et se consacre d'abord à sa famille. «Il y a un manque, avoue-t-il. À 21 ans, on apprend c'est quoi la vie, on s'amuse et tout. Moi, je suis directement dans la vie.» Ce qui lui manque le plus? Pas les amis, mais l'école.

Patrick, lui, a bien du mal à se projeter dans l'avenir. Il veut d'abord terminer sa cinquième secondaire. Après? Il cherchera un programme au cégep. Il souffre encore de sa solitude. «Avec un enfant, le monde vient moins te voir», dit-il.

Steven, par contre, prend encore les choses avec un grain de sel. Il s'efforce d'être le plus présent possible pour ses enfants. Pour le reste, il ne s'en fait ni avec les amis perdus ni avec l'avenir. L'arrivée de son premier enfant semble lui avoir donné un élan sur lequel il surfe encore. «J'ai un passé olé olé, dit-il. J'étais drogué raide. Un enfant est apparu et je suis devenu adulte.»

Se sent-il jugé lorsqu'il se promène avec ses enfants? Pas du tout. Steven croit même que les jeunes mères risquent plus de subir des regards désapprobateurs que lui. Sa présence auprès des enfants est perçue positivement, selon lui. «Les gens ont l'idée que les jeunes pères fichent le camp, dit-il. Je me sens félicité.»

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* Pour se confier en toute liberté, Kevin a demandé l'anonymat.

Aider les pères, c'est aider les mères

«Ici, on est des cobayes», lance James Jean Jacques. Ce n'est pas une critique, plutôt une manière légère d'évoquer une situation inhabituelle. Avec sa compagne et ses jumelles, James vit en effet depuis un an aux appartements supervisés Augustine-Gonzales, organisme qui vient en aide aux jeunes mères dans le besoin. «D'habitude, les pères n'habitent pas avec les mères, dit-il. Je suis le seul père dans l'immeuble.»

Une infime minorité de pères restent lorsque leur jeune compagne est enceinte, a constaté Eve Lemay, coordonnatrice des résidences Augustine-Gonzales. «On s'est rendu compte que, même si c'est rare, il y a quelques pères qui sont impliqués de la bonne façon, dit-elle toutefois. On savait que James était présent.»

L'implication de ce jeune papa a permis à cet organisme de tester une idée qui leur trottait déjà dans la tête. «Ça faisait longtemps qu'on avait envie d'un appartement familial, explique Eve Lemay. Ça reste l'appartement de la mère, mais il y a possibilité que le père l'habite aussi.»

«Il doit y avoir de la place pour le père, parce que l'image qu'on a encore, c'est que le père ne fait pas partie du portrait familial. Qu'il y ait des ressources qui commencent à accepter les jeunes pères, je trouve ça louable», complète Alerte Avril, intervenant au Bureau de consultation jeunesse.

Mère avec pouvoir (MAP), dont la mission est de soutenir les jeunes mères, fait aussi partie de ceux qui agissent pour raccrocher les papas. L'organisme a embauché un psychoéducateur qui animera des activités père-enfant, accompagnera les papas dans leur vie à eux et les mettra en relation avec des ressources dans leur quartier.

Ce projet-pilote, implanté il y a quelques semaines seulement, s'appuie sur une idée qui fait consensus: la présence du père - s'il est apte et que sa présence est saine, bien entendu - est positive pour le développement de l'enfant. «Pour soutenir les mères, il faut aussi soutenir les pères, estime Valérie Larouche, directrice générale de MAP. Si les papas sont engagés, les mères vont gagner aussi, c'est évident.»

Des appuis pour les pères

«Lorsqu'on parle de relation parent-enfant, on envisage le père comme une aide, un support... ou un gars qui s'en fout et qui n'est pas là», estime Rodney Dorvelus, intervenant au Bureau de consultation jeunesse (BCJ). Un récent sondage Léger commandé par le Regroupement pour la valorisation de la paternité soulignait d'ailleurs que moins de 40 % des pères jugeaient que la société québécoise valorise autant leur implication que celle des mères auprès des enfants. Quelques organismes se consacrent à soutenir la relation père-enfant. Le BCJ tient des ateliers pour soutenir les jeunes pères qui souhaitent être présents pour leurs enfants. RePère, Relais Père et Coopère, par exemple, offrent aussi du soutien, du réseautage ou des activités père-enfant. James Jean Jacques participe justement à des activités de Coopère. «Je suis le plus jeune, dit-il. Ça fait du bien, parce que les autres sont plus vieux que moi. Je peux leur parler, si j'ai des problèmes. Ils me donnent un boost. De ce côté-là, ça m'aide.»




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