Pendant six semaines, un camp de jour dans le quartier Mile End a accueilli des enfants ukrainiens fraîchement débarqués au Québec. La Presse a passé l’ultime journée du camp avec eux, vendredi dernier.

Publié le 17 août
Catherine Handfield
Catherine Handfield La Presse

Il est 10 h 30 du matin. Dans le grand hall, une trentaine d’enfants âgés de 5 à 12 ans bricolent. Ce vendredi, pour leur toute dernière journée au camp de jour, ils fabriquent des pyramides avec des spaghettis secs et des guimauves.

Présidente de la Fédération nationale ukrainienne du Canada, Katherine Smolynec les regarde à l’œuvre.

« Je commence et je termine ma journée en consultant les nouvelles de l’Ukraine, qui provoquent de la détresse chez moi, confie Mme Smolynec. Mais quand je vois ces enfants jouer, ça me donne un peu d’espoir en l’humanité. »

Polina, 5 ans, abandonne sa création pour faire un câlin à Katia Barbosa, 16 ans, l’une des cinq interprètes présentes ce jour-là. Polina vient de Sumy, ville d’Ukraine située à 50 km de la frontière russe. Elle s’est prise d’affection pour Katia, une élève du collège Jean-de-Brébeuf dont la mère est d’origine ukrainienne.

PHOTO MORGANE CHOQUER, LA PRESSE

L’interprète Katia Barbosa s’amuse avec une jeune campeuse.

« On doit être joyeux pour essayer de leur remonter le moral, dit Katia. Beaucoup d’enfants s’ennuient de leurs pères, qui sont restés en Ukraine. Ils sont nostalgiques. »

Les enfants l’expriment souvent lors des activités, constate Katia. Elle se souvient de ce jour où les campeurs décoraient une cabane à oiseaux. Un enfant a parlé des oiseaux qui venaient dans sa cour, en Ukraine. « Il espérait que les oiseaux avaient encore de la nourriture », raconte Katia.

Voilà six semaines que le camp de Monarque Tutoring accueille chaque jour entre 30 et 40 enfants ukrainiens, la plupart venant des régions touchées par la guerre, comme Kharkiv, Odessa et Kyiv. Ils vivent aujourd’hui un peu partout dans le Grand Montréal, parfois en appartement, parfois chez des familles qui leur prêtent une chambre ou deux.

Les enfants sont entourés de monitrices, mais aussi d’interprètes qui leur permettent de se faire comprendre.

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Meagan Johnson enlace la petite Alona, 5 ans.

C’est déjà un nouveau pays, un nouvel endroit. De leur offrir cette petite connexion avec la maison, de leur permettre de parler ukrainien avec d’autres enfants et avec les interprètes, ça les rend plus à l’aise.

Meagan Johnson, cofondatrice de Monarque Tutoring

La barrière de la langue demeure un défi pour les monitrices, convient Meagan, mais elles ont trouvé une erre d’aller.

C’est Fuel Transport qui a eu l’idée d’offrir un tel camp de jour pour la communauté ukrainienne. L’entreprise montréalaise a soumis l’idée à Monarque Tutoring, qui a accepté de relever le défi. En juillet, le camp a accueilli ses premiers campeurs dans des locaux du Mile End prêtés par la Fédération nationale ukrainienne du Canada (FNU).

Tout est gratuit pour les enfants, grâce à Fuel Transport, à la FNU et au Congrès ukrainien canadien.

La guerre en tête

« On va manger Poutine ! »

Un garçon d’une dizaine d’années lance cette boutade en route vers le parc. Ses amis éclatent de rire. Ce midi, ils mangeront de la poutine pour découvrir les spécialités québécoises. De là le jeu de mots.

Le contexte politique en Ukraine n’est jamais bien loin dans la tête des enfants.

« Dans le groupe des plus vieux, ils sont plus expressifs, plus agressifs, parfois, confie Meagan Johnson. Ils expriment leurs sentiments. Des fois, c’est dans les dessins qu’on le voit. Des soldats, des drapeaux… »

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Jora et Mark, deux jeunes campeurs

Au parc, Katherine Smolynek, de la FNU, demande à Jora, 6 ans, où se situe sa maison en Ukraine. « Ma maison est en guerre », lui répond-il spontanément. « J’avais beaucoup d’amis, chez moi », laisse-t-il tomber.

Son copain Mark est pour sa part tout sourire. « J’aime qu’on vienne au parc et qu’on joue aux Lego tous les jours ! », confie le garçon de 8 ans.

L’interprète Sofia Safsaf les regarde du coin de l’œil. Si les enfants jouent, rient et tissent des liens entre eux, la guerre fait encore partie de leur imaginaire.

Un jour, au retour du parc, deux hélicoptères ont traversé le ciel. Des enfants sont venus nous voir. Ils avaient peur. Ils ont demandé si c’étaient les Russes.

Sofia Safsaf, interprète

En route vers le pique-nique, dans les rues du quartier Outremont, les plus vieux entament spontanément l’hymne national ukrainien. Les interprètes se joignent à eux. « Gloire à l’Ukraine ! », scandent-ils.

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Yaremiia Bratychak

Une interprète, Yaremiia Bratychak, retournera vivre en Ukraine dans quelques jours, pour poursuivre ses études en droit et retrouver ses parents, qu’elle n’a pas vus depuis près de cinq mois. « J’aime tellement mon pays », dit Yaremiia, certaine que les soldats ukrainiens sont là pour protéger la population.

Les enfants, eux, commenceront bientôt l’école au Québec.

« À l’été prochain ! », lance Nadia Marchuk, en venant chercher sa petite-fille Polina pour la dernière fois au camp de jour. Polina espère revenir l’été prochain. Elle compte même devenir un jour monitrice.

Le camp va-t-il revenir à l’été 2023 ?

« Est-ce que la guerre va continuer l’an prochain ? J’espère que non, répond Katherine Smolynec. Et si ces enfants sont encore ici, après une année scolaire, ils seront intégrés à la société québécoise. »