Elle a parcouru la planète et couvert les pires conflits. Toutes ces années, la journaliste Anna Maria Tremonti a gardé pour elle un écrasant secret : pendant un an, elle a été rouée de coups par un mari violent.

Publié le 15 février
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

« Ce qui est arrivé pendant cette courte période a changé ma vie. Pendant très longtemps, cela a contrôlé comment je me sentais, comment je me voyais… »

Dans Welcome to Paradise, une émission balado en six épisodes de 30 minutes lancée à partir de ce mardi sur le site de la CBC, Anna Maria Tremonti, l’une des journalistes les plus respectées du Canada anglais (The Current, The Fifth Estate), livre un témoignage choc, glaçant par moments : à 23 ans, et pendant un an, elle a été victime de violence conjugale. Pensez coups de pied, étranglements, menaces de mort. Et bleus à camoufler, ici ou là, quotidiennement.

La série, qui relate en parallèle sa carrière (il faut l’entendre lire, impassible, les statistiques sur la violence conjugale dans un bulletin d’information à la CBC, au troisième épisode), se suit comme un véritable polar.

Si le premier épisode met essentiellement la table (en présentant la journaliste téméraire que l’on sait, extraits audio de sa couverture en Bosnie à l’appui), les suivants (et nous avons pu en écouter quatre) reviennent sur ce passé jusqu’ici tenu secret : sa rencontre avec l’homme en question, un certain Pat (également journaliste), leur « couple parfait », ses premiers éclats (il était un « volcan »), puis ses coups « à répétition ». On vous épargne les détails, mais visiblement, Anna Maria Tremonti, même 40 ans plus tard, n’a rien oublié. Et certaines précisions (« c’était un dimanche soir… ») de la narration en disent long.

PHOTO ALEXANDRA BOULAT, FOURNIE PAR LA CBC

Anna Maria Tremonti

Le récit (sur une musique dramatique de circonstance) est entrecoupé d’entretiens avec soit des amis, son père (toujours vivant), et surtout sa thérapeute, dont on salue ici le discours et les questions, effectivement thérapeutiques. « Que dirais-tu aujourd’hui à la femme que tu étais alors ? »

Une fois enfin divorcée, on comprend qu’Anna Maria Tremonti s’est plongée corps et âme dans son métier. Mais son passé a laissé des traces. Profondes, quoiqu’invisibles à l’œil nu. C’est ainsi qu’elle a eu le réflexe de cacher ses bleus (sans aucun rapport avec son histoire), longtemps refusé de se laisser toucher le cou, ou souffert de ses genoux (maganés par les coups, a-t-elle fini par apprendre). Pendant des années, ses relations personnelles en ont aussi souffert. Et aujourd’hui, elle a besoin de comprendre : « maintenant, j’ai besoin de réponses », lance-t-elle aussi dans le 4e épisode.

Pour en finir avec la honte

Mais pourquoi s’être tue toutes ces années ? « Je peux vous le dire maintenant, répond Anna Maria Tremonti en entrevue, je pense que c’était de la honte. J’avais l’impression que mon histoire ne valait pas la peine d’être contée, que d’autres avaient des histoires qui le méritaient davantage. Je le comprends mieux maintenant : c’était de la honte. Et de la culpabilité. » Et puis il faut se souvenir de l’époque : c’étaient les années 1980, sa carrière était alors embryonnaire. « Je ne voulais pas être stigmatisée, être vue comme “la femme battue”. J’avais peur que ça me nuise personnellement et professionnellement. »

Et puis les années ont passé. Et le temps est venu : « J’ai eu une longue carrière à la CBC, dit-elle. Et aujourd’hui, j’ai l’espace pour le faire [se raconter]. »

Et c’est précisément de ces séquelles à long terme, et surtout de cette honte mal placée, qu’elle aimerait qu’on parle enfin.

À travers tout ce podcast, j’ai revu toutes ces douleurs passées, cette honte, et cette culpabilité, qui ne sont pas à la bonne place.

Anna Maria Tremonti

« Si une seule personne écoute ce podcast et comprend, comme moi, que cette honte ne lui revient pas, mais qu’elle appartient à son abuseur, alors ce serait formidable. […] Si une seule personne peut écouter mon podcast et réaliser qu’elle a peut-être besoin d’aide, alors ce serait formidable. […] J’espère qu’une personne vivant avec un abuseur […] va comprendre qu’elle ne mérite pas ça. Qu’elle mérite une vie meilleure. Et que ça n’est surtout pas de sa faute… », insiste celle qui a porté, toutes ces années, ce lourd fardeau de culpabilité intériorisée. Et qui, à noter, est aujourd’hui dans une « merveilleuse relation » avec le conseiller municipal torontois John Filion.

Impossible, enfin, de ne pas s’interroger sur l’identité de ce fameux agresseur. Est-il toujours en vie ? A-t-il réagi à cette série ? Anna Maria Tremonti ne peut pas répondre à la question (« je dois ne pas aller là »). « Mais cette série est moins à propos de lui qu’à propos de moi », nuance-t-elle. Et oui, son identité est protégée, avance-t-elle, même si elle donne plusieurs détails sur ses affectations ou prix de journalisme (dont un en droits de la personne, notez l’ironie !). « Il se pourrait que quelqu’un le reconnaisse, concède-t-elle. Mais la communauté journalistique n’est pas si petite… »

Welcome to Paradise, une émission balado produite par Daemon Fairless, écrite et animée par Anna Maria Tremonti

Écoutez la balado (en anglais)