L’une des premières à parler de grossophobie au Québec, Gabrielle Lisa Collard s’est faite discrète depuis le premier confinement. Épuisée et écrasée par la douleur des personnes qui n’hésitaient pas à se confier à elle, elle a cessé d’alimenter son blogue Dix octobre. Des textes tirés de ce blogue et d’autres, inédits, façonnent Corps rebelle – Réflexions sur la grossophobie, un recueil essentiel qui boucle une boucle, mais pas le combat.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

La quiétude de l’endroit où elle nous accueille tranche avec la rage qui habite ses textes et qui l’habite quand elle parle de grossophobie. « Comment ne pas être en tabarnak tout le temps ? Je suis tout le temps frue. Non, non, je vais bien, tempère-t-elle, mais je suis tout le temps frue quand je pense à ça. »

L’an dernier, en pleine pandémie, l’autrice, journaliste et traductrice s’est réfugiée dans les montagnes laurentiennes avec son conjoint et ses animaux. Près de la nature, loin d’une société qui la juge.

Quelques mois auparavant, au début de la pandémie, elle avait fait un trait sur Dix octobre, en plein épuisement militant. Le stress de la pandémie, les mèmes sur la prise de poids du confinement, la vidéo du Doc Mailloux criant : « Les grosses, vous allez y goûter » (qu’on lui a envoyée 49 fois, elle a compté), les messages incessants de gens lui racontant un épisode grossophobe l’ont forcée à se retirer. Un partage de traumas non sollicité qu’elle a trouvé difficile à gérer.

« Aujourd’hui, ça va mieux », assure-t-elle, étendue dans son hamac, aux premières loges du spectacle de l’automne.

Avec le livre, j’ai repris goût un peu à cette conversation. Le fait qu’il y ait d’autres voix qui portent ce discours m’a aidée à décrocher et fait que maintenant, j’ai un peu plus de fun à continuer d’avoir une présence sans en sentir le poids.

Gabrielle Lisa Collard

Derrière son épuisement, il y a ce sentiment aussi que les choses bougent, mais trop lentement, et que la cause qu’elle défend est impopulaire. « Tu peux voir le progrès qui est fait globalement, mais aussi, toujours, tout est à recommencer. On est à la fois rendus ailleurs et pas pantoute. […] Plus tu t’informes là-dessus et plus tu essaies de t’affranchir de ça, plus c’est frustrant quand on te rappelle à quel point la majorité des gens te perçoivent comme quelqu’un de dégueu, par choix. »

« Le monde nous DÉTESTE, écrit-elle sans détour. Il nous méprise. Ça inclut nos parents, nos amoureux, nos profs, nos médecins et nos amis. On existe tous les jours entourés de gens qui, à différents degrés, mais sans aucune exception, ont appris qu’être gros, c’était mal et qu’il ne fallait pas l’être. »

« Tout le monde est grossophobe »

Ceux et celles qui ont lu Dix octobre savent que Gabrielle Lisa Collard ne porte pas de gants blancs. Son écriture est parlée, directe. On rit, on s’indigne, on se retrouve face à nos angles morts. Pour elle, tout le monde est grossophobe, vouloir perdre du poids est intrinsèquement grossophobe et aborder un problème de santé par la lorgnette du poids l’est aussi. « Depuis qu’on est né qu’on nous a enseigné que, comme le ciel est bleu, être gros, c’est bad. Alors, bien sûr, le fondement est grossophobe. Tout le monde est inquiet s’il se rend compte qu’il prend 10 lb. Il faut se demander : pourquoi ? Qui m’a appris ça ? J’ai peur pour quoi exactement, pour ma santé ou mon apparence ? »

Ce travail de déconstruction, la jeune femme l’a plus sérieusement entamé il y a une dizaine d’années en découvrant le travail de militantes antigrossophobie, principalement aux États-Unis. « J’ai accepté que ça, c’est mon apparence. » Mais elle sait que beaucoup ne l’acceptent pas et c’est pour elle une source d’anxiété. « Plein de gens m’ont raconté qu’à l’épicerie, d’autres viennent enlever des choses de leur panier. Si je vais acheter des chips parce que je reçois des amis, j’y pense tout le temps. »

Le fait que le poids est largement perçu comme un choix rend les avancées difficiles.

PHOTO PHILIPPE BOIVIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Gabrielle Lisa Collard

On juge que tu ne devrais pas être opprimé pour quelque chose que tu ne choisis pas, mais à partir du moment où tu penses qu’on choisit son poids, c’est là que toute la compassion décâlisse.

Gabrielle Lisa Collard

Le poids est une réalité complexe, tout comme la grossophobie. Elle aimerait pouvoir l’expliquer en quelques phrases, ou dans un clip formaté pour les médias, mais s’excuse plusieurs fois de ne pas y parvenir. Les fausses promesses de l’industrie des régimes, les diktats de l’apparence, la guerre à l’obésité et les fameux facteurs de risque, voilà des sujets qu’elle attaque de front. Elle ne rejette pas que le poids corporel ait une incidence sur la santé, mais déplore qu’il soit systématiquement mis au premier plan, devant les habitudes de vie. Une réalité qui, croit-elle, tend à changer, un peu, notamment avec l’approche Health at Every Size, qui vise l’inclusion en ne mettant pas le poids au centre de l’évaluation.

« Peu importe d’où on part, on peut s’entendre sur le fait que la stigmatisation n’aide personne, résume l’autrice. Si c’était si simple que ça de contrôler son poids, il y aurait moins de gros. Je crois qu’en acceptant au moins de s’ouvrir à l’infinie complexité de cette question-là, on n’a pas le choix de s’assouplir un peu et de laisser plus de place à l’humain au-delà du gras. »

Même si elle n’en est pas à sa première publication (elle a publié un roman, La mort de Roi, en 2019) et que bien des textes contenus dans ce recueil ont déjà circulé, la parution de ce livre la rend nerveuse. Parce qu’un livre imprimé (et audio, avec la voix de Catherine Éthier) a le potentiel d’atteindre des gens qui n’ont pas encore été en contact avec ses idées. « J’ai été tellement bulliée dans ma vie que j’ai très peur d’être humiliée publiquement. De me faire écœurer sur l’internet, ça me rentre dedans. » Elle n’envisage pas pour l’instant que son blogue renaîtra, mais parions que sa voix, elle, on l’entendra.

Corps rebelle – Réflexions sur la grossophobie

Corps rebelle – Réflexions sur la grossophobie

Québec Amérique

168 pages