Redgee, Calamine, J4DE et Hua Li ont grandi avec très peu d’artistes ouvertement LGBTQ+ comme modèles. Maintenant qu’ils et elles brûlent les planches avec leur musique – entre autres lors de plusieurs spectacles de Fierté Montréal cette semaine –, leur objectif est de défoncer les portes encore fermées et d’inspirer les jeunes qui vont suivre. La Presse les a rencontrés tous les quatre lors d’une table ronde.

Samuel Larochelle
Samuel Larochelle Collaboration spéciale

Comment évoquez-vous la diversité sexuelle ou de genre dans vos chansons ?

Calamine : De manière frontale. C’est presque mon mandat de pousser le bouchon le plus loin possible et que ça reste Radio-Canada friendly. Sur les réseaux sociaux, un hater a écrit que j’étais une lesbienne woke sur l’Auto-Tune. Je trouvais ça tellement bon que j’ai écrit une chanson là-dessus ! Je trouve ça important de me réapproprier certains mots pour désarmer les haters.

J4DE : Les textes de mes chansons sont universels. Mes parents ne m’ont pas éduqué en me faisant sentir différent des autres. Comme je n’ai jamais vécu d’homophobie ni de racisme, je ne ressens pas le besoin de répliquer. Cela dit, je conjugue parfois une expression amoureuse au masculin dans mes chansons. Et le vidéoclip d’Éphémère évoque les soirées queer Mec Plus Ultra.

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Le chanteur Redgee

Redgee : J’en parle de plus en plus. Ma chanson Boys Don’t Cry évoque mon cheminement par rapport à ce que les garçons ont le droit d’être ou de faire. Je pense aujourd’hui que les garçons peuvent être ce qu’ils veulent.

Hua Li : J’écris avec obsession sur ma vie amoureuse, et ce, de manière très explicite. Quand je réfléchis à mon son, je veux aussi que ma musique reflète ma nature dans les nuances de gris. Je suis une personne queer et à moitié chinoise. Je suis un mélange et j’aime mélanger les genres musicaux.

Calamine : Je trouve ça important d’écrire des chansons d’amour queer. Toutes les personnes LGBTQ+ s’identifient depuis toujours à des chansons d’amour hétérosexuelles. J’aimerais faire une toune lesbienne à laquelle les hétéros s’identifient, eux aussi.

Redgee : À la base, l’amour est un thème général, mais on en parle selon notre perspective.

Hua Li : On est tous des humains et on a des expériences communes. En tant qu’artiste, mon travail est de partager mon histoire avec les gens. Néanmoins, je suis surprise de voir à quel point mon public est diversifié. Parmi mes fans, il y a beaucoup plus d’hommes hétérosexuels que je ne l’aurais imaginé !

Il y a quelques années, c’était très difficile de réunir des artistes LGBTQ+ pour parler d’enjeux liés à la diversité sexuelle et de genre. Pourquoi avez-vous accepté d’en parler ?

Redgee : On nous a longtemps dit de nous cacher et de ne pas nous affirmer. Je trouve ça important de prendre ma place et de me présenter honnêtement au public.

J4DE : Je ne veux pas être autre chose que moi-même. Puisque j’ai été inspiré par certains artistes, je veux jouer ce rôle à mon tour et encourager les gens à être eux-mêmes, de toutes les façons. L’hétérosexualité, c’est très bien aussi. On ne veut pas diviser. L’idée est seulement de célébrer l’arc-en-ciel au complet.

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La chanteuse et rappeuse Hua Li

Hua Li : J’ai hésité à prendre la parole dans un contexte comme celui-ci, parce que je suis une femme queer qui fréquente souvent des hommes. Si on me voit avec un homme qui correspond aux codes traditionnels de la masculinité, je me demande comment ce sera perçu, comme si je perdais ma crédibilité de personne queer. Au bout du compte, je trouve ça important de représenter les personnes bisexuelles.

Calamine : Je veux générer de la visibilité queer. Il ne faut pas se gêner. Comme j’ai manqué de modèles dans ma jeunesse, je trouve ça important qu’il y en ait aujourd’hui.

Y a-t-il néanmoins quelques artistes LGBTQ+ qui vous ont inspirés ?

Hua Li : Elton John, car je chante aussi au piano. Je me suis identifiée très jeune à son look et à son énergie. Je pense aussi à Mikky Blanko, qui marche sur les marges du hip-hop et qui embrasse sa marginalité dans son art.

Calamine : Les premières qui m’ont virée à l’envers sont les filles du duo russe t.A.T.u., alors qu’elles ne sont même pas lesbiennes ! Ce sont probablement des dudes hétérosexuels qui ont pensé à les mettre en marché de cette façon.

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J4DE (l’acteur et chanteur Jade Hassouné)

J4DE : Mika m’a toujours inspiré. Il est libanais, lui aussi, et son orientation sexuelle n’a pas un lien direct avec son message. Il parle des humains, de l’amour et de la vie qui est colorée, comme je le fais. Je suis gai, mais je ne le mets pas de l’avant dans mon art nécessairement.

Redgee : Adam Lambert. Avant de le découvrir, je ne voyais aucun artiste qui assumait sa flamboyance sur scène et auquel je pouvais m’identifier. Ça m’a pris du temps pour prendre ma place ainsi. Je n’avais pas assez confiance pour me dire que je pourrais être cette personne-là pour quelqu’un d’autre.

Avez-vous hésité avant d’assumer publiquement que vous êtes LGBTQ+ ?

Redgee : Depuis mes 16 ans, quand je me suis affirmé dans ma vie personnelle, je n’ai plus jamais hésité.

Calamine : Je ne me suis jamais retenue de quoi que ce soit. Dès le départ, je voulais amener un discours queer et m’attaquer au discours dominant des hétéros cis white dudes, alors il fallait que j’assume mon féminisme et ma queerness à fond.

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La rappeuse Calamine

J4DE : Avant, je me disais : « I sleep with guys, so what ? Pourquoi les gens s’intéressent à ma sexualité ? » Pourtant, depuis cinq ans, ça a changé. Même si je n’ai jamais vraiment fait de coming out, je ne vois pas pourquoi je cacherais mon orientation sexuelle.

Hua Li : J’ai commencé à performer en tant que Hua Li expressément pour ça. C’est un espace où je peux réclamer mon héritage chinois et mon identité queer. Quand je performais en tant que Peggy Hogan, j’offrais ma musique sans aucun contexte social, mais j’ai réalisé que c’est bien plus intéressant d’être authentique.

De quelle façon le fait d’être LGBTQ+ et issu d’une communauté culturelle a influencé votre carrière ?

J4DE : Pour moi, ce sont des atouts et non des limites. Ça fait partie de la conversation en société. On met la diversité de l’avant, alors ça m’aide à me démarquer. Par contre, dans les pays arabes, la culture queer n’existe pas dans le mainstream. Par exemple, je ne pourrais pas aller chanter à Beyrouth.

Redgee : Durant des années, j’avais l’impression qu’il fallait que je définisse ma musique en fonction du territoire où je vis, de ma descendance haïtienne ou du fait que je fais partie de la communauté LGBTQ+, comme si ça ne pouvait pas coexister. Puis, j’ai réalisé que mon univers est composé de tout ça. Je me rapproche de plus en plus de ma vérité.

Hua Li : Au cours des dernières années, ça m’a ouvert des portes. Cependant, tout artiste marginalisé doit se demander s’il est dans une situation où on profite de lui ou si on prend soin de lui. Parfois, les choses se passent mal même quand l’intention des collaborateurs est bonne à la base. Par ailleurs, les décideurs de l’industrie musicale doivent se demander s’ils se soucient vraiment de notre bien-être ou si on est là seulement pour remplir les critères de diversité de leurs subventions.

Fierté Montréal diffusera quatre spectacles sur la scène Casino de Montréal de l’esplanade du Parc olympique : Xcellence (11 août), FeminiX (12 août), MajestiX (13 août) et Cabaret Orgullo LatinX (14 août).

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