La pandémie et bien des questions sans réponse sur l’avenir des personnes âgées ont amené l’artiste et auteure Louise Forestier à joindre le gériatre Réjean Hébert. « Réjean, il faut qu’on se parle des vieux ! Qu’est-ce qui m’attend ? Qu’est-ce qui nous attend ? » Un cri du cœur entendu. Et partagé. Ils présentent leurs réflexions dans un échange animé de courriels dont nous publions aujourd’hui le deuxième volet.

La Presse

Comme un vieil arbre

Cher Réjean,

Il faut que je te raconte une histoire vraie de ruelle verte.

J’y travaillais par un beau matin cette semaine, avec mon voisin Alex qui m’a dit, après notre séance de bêchage :

« J’ai lu votre correspondance avec le docteur Hébert, j’aimerais vous laisser mon numéro de téléphone si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit, comme monter dans un escabeau, pousser un meuble trop lourd, plein de choses encore auxquelles je ne pense pas, ne vous gênez pas, appelez-moi, on va s’organiser. »

Réjean, je me suis dit : « Le message passe ! »

À une époque pas si lointaine pour moi, on laissait les vieux arbres sur le sol pour régénérer les forêts. Aujourd’hui on les brûle. Mais pas cette fois-ci ! Le vieil arbre que je suis ne va pas finir sa vie avant d’avoir fait œuvre de transmission, et mon voisin Alex, père de deux enfants « allumés » (sans méchant jeu de mots), pourra transmettre aux siens la bienveillance envers les vieux.

Car ils auront non seulement appris, mais ils sauront également comment agir.

Bon, en terminant, j’ai mis sur un lutrin dans le hall de mon immeuble une copie de notre entretien. Plusieurs de mes voisins de palier m’ont parlé de leur vieux, ou encore de leur vieillesse. Tous les jours, quelqu’un remettait notre échange dans le panier à papiers sans le déchirer. Je me dis que c’est un mot, le mot VIEUX, qui fait encore peur au monde.

Un vieil ami m’a dit : « S’il faut manifester, j’irai, mais on fera un sit-in avec nos chaises pliantes. »

« Grrrrroupe », comme dit Clémence, « deboutte »… ou assis, aidons-nous les uns les autres !

Se faire entendre, se faire voir autrement que dans des annonces de teinture, de régimes, de vitamines pour nous faire croire qu’on est toujours jeunes.

Hier, j’attendais mon petit homme blanc pour traverser la rue lorsqu’un cycliste dans la cinquantaine sportive m’a crié assez agressivement : « Je ne veux pas devenir vieux !

— Si tu ne veux pas devenir vieux, alors tu n’as qu’à mourir. »

J’ai traversé la rue en espérant qu’il ne brûlerait pas le prochain feu rouge qu’il croiserait.

Comme dit toujours Denise Filiatrault, une maudite belle vieille :

« À quelle heure le punch ? »

On ne le sait pas, mais d’ici là, on veut vivre dans des conditions justes, humaines, égalitaires.

Louise

Le mystère des vieux

Chère Louise,

Ton ami Alex est un bel exemple de solidarité intergénérationnelle. On doit conjuguer le verbe « aider » à toutes les personnes de l’indicatif présent, du passé et du futur. Je t’aide, tu m’aides, nous nous aidons, nous nous sommes aidés et nous nous aiderons. C’est ça, la dépendance réciproque d’une société. Tu as besoin d’aide pour certains travaux ; il aura sans doute besoin de toi pour un truc, une recette, un conseil. Pour garder un œil sur les enfants qui jouent dans la ruelle ou au parc. Pour voir plus clair dans les moments sombres de la vie, toi qui les as traversés.

Être vieux et vieille, c’est accepter de devenir dépendant pour certaines choses qu’on ne peut plus accomplir seul, vu notre capacité physique, mentale ou financière. Mais c’est aussi être là pour fournir à l’autre tout ce que nous avons accumulé en bagage de connaissances, d’expertises et d’expériences. Dépendances réciproques, écrivait Albert Memmi.

Mais pour que ça se passe, il faut que les vieux et vieilles soient au cœur de la société. Pas dans des résidences pour aînés, pas dans des HLM pour personnes âgées, pas dans des quartiers de séniors. Dans la vie, la vraie vie, dans le monde. En contact avec son temps. On a aussi une responsabilité de rester vivant socialement ; pas de nous cacher pour mourir.

L’autre jour à la quincaillerie, je cherchais un morceau pour réparer ma plomberie. J’ai demandé à deux jeunes commis qui n’ont pu répondre à mes questions. Et puis je suis tombé sur un vieux commis qui m’a tout expliqué comment faire et indiqué le matériel dont j’avais besoin. Il avait été plombier dans une autre vie. On a besoin de vieux plombiers, de vieilles couturières, de vieux enseignants, de vieilles infirmières pour nous aider, nous et tous les jeunes qui viennent après nous.

Tu es une artiste accomplie ; tu as tout un bagage à transmettre à ceux et celles qui embrassent ce métier. Le problème, c’est qu’on est souvent gênés d’offrir nos services. Comme ton voisin Alex avant ton coming out de vieille.

Mon ami François m’a raconté que sa vieille maman a dû quitter la résidence où elle vivait à cause de travaux de toiture. Elle a des enfants qui vivent à proximité, mais ils n’ont pas voulu la prendre chez eux de façon temporaire, car ils craignaient de ne pas savoir quoi faire s’il arrivait « quelque chose ». Comme si, pour s’occuper d’un proche vieillissant, il fallait absolument des compétences professionnelles. Les frères et sœurs de François auraient accepté sans hésitation de garder leurs neveux et nièces, même s’il peut arriver « quelque chose ». Mais une vieille, c’est mystérieux, épeurant. Il faut apprivoiser la vieillesse et pour cela, il faut la côtoyer, être en relation avec elle pour la démystifier.

Ton interaction avec le cycliste me rappelle une maxime de Michel Philibert qui fut mon professeur de gérontologie sociale à Grenoble : « Dans la vie, on a deux options : vieillir ou mourir ».

Réjean

Donner avant que ça pourrisse

Cher Réjean,

La transmission, c’est ce que « mon » docteur (je suis chanceuse, j’en ai un) m’a répondu après avoir écouté mon long monologue de découragée qui avait dû abandonner ses cours d’italien, faute de concentration ou de mémoire ou de motivation ou de sénilité ou de comme dans la chanson : « J’sais pu où chu rendu » !

Mon docteur m’a regardée les yeux grands et fixes comme ceux d’un hibou :

« Comment ça, qu’il m’a dit, apprendre l’italien ? T’as d’autres choses à faire avec ta vie ! »

« Quoi ? », que je murmure. Car je suis déprimée, je me sens inutile, alors je crois qu’il me faut brasser mes neurones, ma mémoire, me faire des amis italiens, retourner à Rome (j’en arrivais) et surtout comprendre comment fonctionnent ces cahiers d’exercices complètement nouveaux pour moi.

« Louise, tu es à l’âge de la transmission, c’est ça que tu peux offrir aux générations qui te suivent. Ton disque dur est plein, c’est du cinémascope, du film d’auteur, des documentaires… c’est de l’histoire et des histoires ! Transmets ! Voilà ! »

Il y a là un moyen de « brasser » notre banque d’expériences comme on « brassait » nos « cochons de verre transparent » pour compter les sous qu’on avait économisés pour se faire plaisir ou pour faire plaisir aux autres.

Comme disait ma Granmie Alice, « ce que l’on ne donne pas finit par pourrir en dedans de nous ».

Et oui il faut encore grandir à notre âge, comme l’écrivait Aragon, « rien n’est jamais acquis à l’homme ni sa force ni sa faiblesse ». On pourrait rajouter « sa jeunesse ».

Louise

L’italien et la passion

Chère Louise,

Je suis d’accord avec ton docteur : tu as beaucoup à transmettre, mais tu as encore à apprendre. Lire, apprendre une nouvelle langue, un nouveau jeu. Stimuler les cellules de ton cerveau pour les garder actives. Les études scientifiques montrent que la stimulation intellectuelle est efficace pour prévenir ou ralentir le déclin cognitif et même pour retarder l’apparition d’une maladie d’Alzheimer. Cette terrible maladie qui n’a pas encore de traitement efficace.

La stimulation cognitive est basée sur la notion de « réserve neuronale ». Au cours de la vie, les neurones développent des liens entre eux à la faveur d’expériences ou d’apprentissages comme un ordinateur qui accumule des informations et les emmagasine dans le disque dur. Plus notre vie est riche en activités intellectuelles, plus le réseau de neurones est dense et plus on a de réserves. Si on vient à présenter un déclin cognitif par l’entremise du vieillissement ou d’une maladie, la réserve permet d’allonger le temps où ce déclin entraîne des répercussions sur notre fonctionnement.

Et, bonne nouvelle, cette réserve peut se garnir même à un âge avancé. Alors, il faut faire des provisions intellectuelles. Continuer de lire, d’apprendre, de s’intéresser à l’actualité, de réfléchir, de discuter. Il n’y a pas d’âge pour arrêter de s’entraîner le cerveau.

Si tu veux apprendre l’italien, eh bien, vas-y. Ce sera peut-être un peu plus long et ardu, mais en plus d’exercer ton cerveau, tu pourras faire de belles rencontres à Rome.

Il n’y a pas d’âge pour développer de nouvelles passions, car comme l’écrivait Simone de Beauvoir dans La vieillesse : « C’est notre absence de passion, c’est notre inertie qui crée le vide autour de nous. » En plus de stimuler notre cerveau, les passions cultivent nos liens sociaux.

Tu cites Aragon; je l’ai découvert par les chansons de Ferrat. « J’arrive où je suis étranger ». Vieillir c’est découvrir une partie du monde où on n’est jamais allé, une langue qu’on n’a jamais entendue ou parlée. C’est apprendre à vivre un autre moment. Quand on a un guide, c’est rassurant.

Alors explorons, vieillissons… passionnément.

Alors, vieillissons… passionnément.

Réjean

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