Après 10 mois de distanciation, relégués aux seules bulles familiales, les câlins sont mis à mal. Que restera-t-il de notre propension à l’étreinte une fois la pandémie passée ? Dans le cadre de la Journée internationale des câlins, qui se tient chaque année le 21 janvier, La Presse s’est entretenue avec Florence Vinit, psychologue clinicienne et professeure au département de psychologie de l’UQAM. Ayant fait sa thèse de doctorat sur le rôle du toucher, elle s’intéresse à la place du corps au quotidien et en clinique.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Pour mieux comprendre de quoi nous sommes privés en ce moment, pouvez-vous expliquer comment le câlin, ou le toucher, agit concrètement sur notre santé physique et mentale ?

Le toucher, de manière générale, est à la base de notre développement. Notre cerveau est programmé pour rechercher des contacts, et des contacts signifiants avec des personnes qui vont être là pour nous. C’est la dimension affective qui fait notre caractéristique d’êtres humains, c’est-à-dire qu’on est des êtres d’engagement social.

Dernièrement, on s’est rendu compte que le contact physique, sécurisant et agréable, comme peut l’être un câlin consenti, même de quelques secondes, peut avoir un effet sur le système nerveux, notamment sur sa partie parasympathique qui donne un sentiment de sécurité au corps et à l’individu. Certaines études indiquent une baisse de la tension artérielle, la possibilité de libération de sérotonine et de dopamine, des hormones qui contribuent à diminuer le stress et à donner un sentiment de bien-être, et surtout d’ocytocine, cette hormone de l’amour qui fait qu’on se lie à des gens. Une étreinte, même courte, a un effet qui est non négligeable sur un ensemble de facteurs physiologiques, y compris le système immunitaire. Mais pour que le système nerveux passe en mode parasympathique, où il y a une détente, une empreinte de sécurisation, ça prend quand même du temps. Pour que ça s’inscrive dans un bien-être qui dure, le temps va avoir un effet comme pour un massage.

PHOTO ÉMILIE TOURNEVACHE, FOURNIE PAR FLORENCE VINIT

Florence Vinit

On voit parfois des initiatives où des inconnus distribuent des câlins dans la rue. Est-ce que cela a les mêmes bienfaits que si l’étreinte vient d’un proche ?

C’est très important comme question. C’est vrai qu’il y a un effet physique du contact en tant que tel, mais nous ne sommes pas juste des corps physiques. Le câlin se fait aussi dans un contexte, et le contexte participe au sentiment de sécurisation. Si quelqu’un nous fait un câlin ou une accolade sans qu’on s’y attende, par-derrière, il y a de fortes chances que ça n’ait pas le même effet puisque notre système va plus se mettre en mode défense. Cela peut avoir un effet stressant. Par contre, si le câlin se fait dans un contexte où il y a consentement, l’envie d’être touché, ça renforce les éléments physiologiques.

Si les câlins sont toujours possibles à l’intérieur d’une bulle familiale, on a quand même perdu plusieurs occasions d’en faire au quotidien. Et il y a beaucoup de gens qui vivent seuls. Est-ce que cela a un impact ?

Je pense que ça a un impact très important. Même si l’être humain a une grande capacité de s’adapter à des conditions stressantes et difficiles, comme ça peut l’être en temps de pandémie, ce serait dangereux de dire qu’on peut se passer de ça. L’être humain est fondamentalement un être de contact, de relation. On a besoin, pour notre système nerveux, d’être dans des relations où on est socialement engagé, où on sent que l’autre nous regarde, nous entend, peut nous toucher. On sait que quand on est privé d’engagement social, ça peut activer des réactions de stress, voire des figements de réactions, plus proches de la paralysie ou du trauma. Ce que j’observe chez les clients que j’accompagne, chez les personnes autour de moi et chez moi-même, c’est qu’il y a quand même une réduction des personnes que l’on touche. Souvent, les gens, même s’ils ont un conjoint, vont dire que c’est difficile de ne plus avoir ces petits contacts du quotidien. Il y a une dimension rituelle qui ponctue notre vie quotidienne qui nous rend vivants et nous confirme socialement. De manière plus douloureuse, quand les gens n’ont plus du tout de contact, de toucher, cela renforce beaucoup l’isolement, de même que nos fragilités et nos vulnérabilités.

Une fois la pandémie passée, croyez-vous que nous retrouverons l’habitude de faire des câlins, que cela redeviendra aussi naturel qu’avant ?

C’est une question que je me pose aussi. Il y a aussi toute cette question de l’empreinte que ça aura chez les petits, chez les jeunes qui, tout à coup, ont eu une appréhension des limites très différentes, une vigilance à avoir au quotidien. Ça fait presque un an qu’on est dans cette situation-là et je ne peux pas croire que ça n’ait pas d’effet, qu’on puisse basculer du jour au lendemain dans un retour facile au toucher. Ce serait sans doute naïf. Il y a une forme d’empreinte qui est là et qui va peut-être nous infiltrer plus qu’on peut le penser parce qu’on est aussi des êtres d’habitude. On développe cette routine de faire attention, de se méfier, d’avoir des gestes barrières qui sont nécessaires dans le contexte actuel. Je pense qu’il y aura une autre transition à faire pour progressivement se rouvrir à l’autre.

En temps de crise, les contacts physiques semblent encore plus nécessaires. Or, leur restriction est l’une des particularités de celle qui nous frappe…

Un des éléments qui peuvent faire contrepoids aux risques de trauma, c’est le maintien des liens où on se sent en sécurité, reconnu, accepté. Les dernières études sur le fonctionnement du système nerveux insistent vraiment là-dessus, sur l’effet physiologique et psychologique de la présence qu’on peut se donner entre êtres humains. On sait que dans des contextes de guerre, d’enfermement, ça a été un facteur très important de réassurance et de sécurisation qui permet de traverser la crise. Là, on est dans un contexte où on peut garder un contact, mais qui est distancé. Il y a quand même un élément qu’on peut aller chercher dans cet engagement social à travers l’écoute, la parole, le regard. Ça peut être un contrepoids, mais ça ne peut pas remplacer.

Est-ce que de se faire soi-même un câlin peut apporter un certain réconfort ?

Oui. Ce sont des choses qui sont parfois utilisées en thérapie quand les personnes se sentent démunies, de voir comment elles peuvent se réguler, calmer leur système nerveux par elles-mêmes. Se toucher, se prendre dans ses bras, même s’il n’y a pas le contact avec l’autre, ça peut avoir aussi un effet calmant sur le système nerveux.

Par souci de concision, les propos de Florence Vinit ont été édités.