À l’échelle des foyers, le gaspillage alimentaire est visuellement moins spectaculaire que celui produit par les industries, les épiceries et les établissements. Vous estimez peut-être marginale la quantité de nourriture que vous jetez chaque semaine ? Il est fort probable que vous la sous-estimiez. État de la situation.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

« Quand on demande aux gens s’ils mangent local, environ 80 % vont dire oui, alors que c’est finalement 18 %, en tout cas ici, dans la région de Québec, indique Marianne Garnier, chargée de projet pour le comité Sauve ta bouffe des AmiEs de la Terre de Québec. C’est le même phénomène avec le gaspillage alimentaire. Les gens n’ont pas l’impression de gaspiller. »

D’ailleurs, selon les résultats d’un sondage réalisé dans le cadre du lancement du Baromètre de l’action climatique du Québec, qui ont été dévoilés la semaine dernière, 75 % des Québécois disent faire des gestes pour réduire le gaspillage alimentaire. Signe de la préoccupation des citoyens, une pétition signée par 15 848 personnes mènera à la tenue prochaine d’une consultation publique sur le sujet à Montréal.

Néanmoins, dans les ateliers vide-frigo et conférences qu’ils organisent, les bénévoles de Sauve ta bouffe constatent que les citoyens ont encore beaucoup de croûtes, de carottes un peu flétries et de fruits trop mûrs à manger avant de pouvoir clamer ne plus gaspiller.

Il est difficile de chiffrer l’ampleur du gaspillage alimentaire au Québec et au Canada. Éric Ménard, chercheur indépendant, expert en gaspillage alimentaire et coordonnateur du REGAL (Réseau contre le gaspillage à Montréal), souligne que de nombreuses informations erronées ou désuètes circulent à ce sujet.

Ainsi, pendant plusieurs années, on estimait à 47 % la part du gaspillage alimentaire, de la ferme à l’assiette, attribuable aux ménages. En janvier 2019, une nouvelle étude, réalisée par Value Chain Management International et Second Harvest, un organisme qui récupère des denrées invendues pour les redistribuer aux personnes dans le besoin, a ramené ce chiffre à 21 %.

« L’étude de 2014 et les précédentes chiffraient le gaspillage alimentaire en valeur économique des aliments parce que c’était plus facile à documenter, explique Éric Ménard. La valeur des aliments augmente au fur et à mesure qu’on avance dans la chaîne, donc on pouvait émettre l’hypothèse que la valeur était surestimée en bout de chaîne, chez les consommateurs. Cette hypothèse s’est un peu confirmée avec l’étude de 2019 dans laquelle le gaspillage est mesuré en tonnes d’aliments. On passe du double au simple pour les ménages. On sait bien que ce n’est pas parce qu’ils ont réduit leur gaspillage en cinq ans. »

Selon cette même étude, les ménages canadiens gaspillent annuellement 2,38 millions de tonnes d’aliments qui auraient pu être consommés, soit l’équivalent de 164 kg par ménage (3,1 kg par semaine). Une étude réalisée en 2007 par le Conseil national zéro déchet estimait quant à elle à 140 kg la quantité de nourriture comestible jetée par année par le ménage canadien moyen. « Estimait », car il s’agit bien là d’estimations. Toutes les statistiques disponibles sur le gaspillage alimentaire à l’échelle du pays jusqu’à présent sont des estimations ou des extrapolations de données parfois elles-mêmes estimées.

Afin d’obtenir un portrait réel de la situation, des chercheurs de l’Université de Guelph ont ausculté, pendant quatre semaines, les déchets (poubelle, recyclage et compost) de 94 familles avec jeunes enfants de cette municipalité de l’Ontario. Selon les résultats de l’étude, qui ont été publiés en septembre dernier dans Frontiers in Nutrition, les ménages ont jeté en moyenne hebdomadairement 2,98 kg de déchets alimentaires « évitables », soit l’équivalent de 3366 calories et 18,01 $. Une quantité qui se rapproche des estimations faites dans les études antérieures.

« Une des choses les plus surprenantes, selon moi, est la variation, affirme Mike van Massow, professeur associé à l’Université de Guelph et coauteur de l’étude. Il y a une variation considérable entre les ménages, certains jettent beaucoup plus que d’autres, et aussi une variation considérable à l’intérieur des ménages. Nous avons vu des ménages passer de 1 kg une semaine à 10 kg la semaine suivante. » Le professeur et son équipe ont depuis mené une autre étude auprès de 700 ménages de Guelph et 700 d’Edmonton, dont les résultats, similaires aux premiers, n’ont pas encore été publiés. « En moyenne, nous croyons que trois à quatre kilos par semaine est une représentation raisonnable de ce que nous gaspillons au Canada, et probablement à travers l’Amérique du Nord », avance-t-il.

Pourquoi ?

D’un expert à l’autre, les mêmes éléments reviennent pour expliquer ce gaspillage : le manque de planification et de temps, la perte des connaissances culinaires, l’absence de volonté politique et le changement des mentalités.

« On a banalisé le gaspillage alimentaire, dénonce Éric Ménard, qui milite pour que l’éducation à l’alimentation soit offerte dans les écoles primaires et secondaires du Québec. À l’époque de mes grands-parents, et mes parents ont conservé ces valeurs, le gaspillage, il fallait le réduire. Dans les dernières décennies, manger des aliments qui sont défraîchis ou moins beaux a été associé à un comportement de pauvre. C’est mieux vu de gaspiller que de manger quelque chose qui est passé date. C’est ce qui est à la base de tout le gaspillage qui se fait partout dans la chaîne et à la maison. »

Et à ceux qui se consolent en se disant qu’au moins, leurs restes de la veille finiront au compostage plutôt qu’à l’enfouissement, les experts répondent qu’il vaut mieux viser une réduction à la source.

« Il y a des preuves que le compostage augmente la quantité de déchets alimentaires jetés par les ménages parce qu’ils croient qu’ils posent un bon geste pour l’environnement », indique Mike van Massow. À méditer, la prochaine fois que vous balancerez dans votre bac brun vos tiges de céleri un peu ramollies.

En chiffres

936,52 $

Valeur moyenne des « déchets alimentaires évitables » générés par les 94 familles de participants à l’étude menée par des chercheurs de l’Université de Guelph

Répartition des déchets alimentaires évitables jetés par les participants à l’étude des chercheurs de l’Université de Guelph

Fruits et légumes : 65,5 %
Viande et poisson : 6 %
Pain et céréales : 24,2 %
Produits laitiers et œufs : 2,1 %
Gras et sucres : 0,5 %
Autres : 1,6 %

Source : « Valuing the Multiple Impacts of Household Food Waste », Frontiers of Nutrition, 2019.