Non, j’ai menti. Je vais parler de Dieu. C’est pire, non ? Ça se fait pas bien au Québec, parler de Dieu. On sait pas où le mettre. 

Léa Stréliski Léa Stréliski
Humoriste, collaboratrice invitée

Je vais à la messe chaque Noël depuis 12 ans. Pour faire plaisir aux membres de ma belle-famille. En fait, c’est même pas pour leur faire plaisir, c’est parce que je les aime et quand on fait partie d’une famille, on fait des efforts. N’est-ce pas, Meghan et Harry ? Dieu est partout, dit-on. Dans l’église d’Outremont, il est à peu près là. Ce qui est surtout là, ce sont des femmes en fourrure que dérangent mes neveux et nièces. Mais c’est Noël, l’esprit est à la communion.

Quand je suis arrivée dans ma belle-famille catholique pratiquante, je n’avais quasiment jamais de toute ma vie entendu parler de Dieu. Mes beaux-parents n’en jasent pas beaucoup non plus, mais Dieu, la religion, l’église, la messe, le bénédicité, tout ça est plus présent chez eux que ça l’est chez moi. C’est peut-être pour ça que mon mari, le merveilleux fils qu’ils ont élevé, les a déjà traités, adolescent, « des pires parents d’Outremont ». Je ne m’en remettrai jamais. C’est la meilleure insulte que j’ai entendue de ma vie.

Chez nous, on ne parlait pas de Dieu. Mes parents sont baptisés, mon père français avec son nom de Polonais aurait théoriquement pu ou dû être juif, mais la vie, la Seconde Guerre mondiale… On n’en parlait pas, niveau ça n’existait pas. Pas, c’était caché. Je suis née au Québec dans les années 80 d’une mère abitibienne qui avait sûrement eu son voyage du petit Jésus et qui n’avait tout simplement pas ressenti le besoin d’en parler à ses enfants. Ça pouvait ne pas exister.

Je pense que beaucoup de gens de ma génération et de celles qui suivent vivent le spirituel, le religieux un peu comme ça. Comme un trou. À part mon mari qui a été forcé d’aller à la messe tous les dimanches pendant son horrible enfance où il ne savait pas dans quelle partie de son manoir se réfugier pour essuyer ses larmes.

On a un trou au milieu de notre spiritualité. On ne sait plus où la mettre. On ne sait même pas ce qu’elle est. Paradoxalement, mon époux a fait sa vie professionnelle exactement là-dedans. Après de longues études en sciences des religions et de nombreux stages cliniques, il accompagne des gens dans un hôpital psychiatrique dans leur rapport au sens. Au spirituel. Au religieux.

Parfois, ses patients sont issus d’un traumatisme. Parfois, l’interprétation de leur religion les a confinés à une définition trop stricte de ce qu’ils sont. Parfois, ils sont homosexuels et ça a été interdit. Parfois, ils sont vieux et ils ont été élevés chez les bonnes sœurs « méchantes ». Parfois, ils entendent des voix et on leur a dit que c’était des démons. Parfois, ils se sont fait évangéliser jusque dans leur lit d’hôpital et parfois, tant bien que mal, pour expliquer leurs états, ils se raccrochent à une bible. À un chapelet. Pour se conforter. Et parfois, le spirituel n’est pas religieux. Le spirituel est juste cette dimension de la vie que l’on ne sait pas où mettre. Surtout dans un monde carré et capitaliste comme le nôtre : Le mystère. Ce bout, tout le bout de la vie que l’on ne comprend pas.

Quand David St-Jacques a réatterri sur Terre jusque dans nos nouvelles, jusque dans le gymnase de l’école de mes enfants où allaient aussi les siens, il nous a décrit la Terre comme « une oasis impossible » qui « flotte au milieu de la mort ». Bref, un miracle. On s’obstine à ne pas le voir. Parce que ça fait peur. L’immensité, ça rentre mal dans notre 9 à 5. Dans nos brassées de lavage. Personne ne nous oblige à nous promener en chasuble avec un troisième œil dans le front et à passer la journée à déambuler en nous faisant des câlins, mais il me semble qu’il nous manque un bout de nous. Que la honte du religieux et du spirituel est rendue loin et que chacun chez lui réfléchit maintenant à ça dans son coin.

Parfois avec des cristaux dans les mains, parfois avec des croyances superstitieuses, parfois en priant secrètement. C’est très bien que l’on ait relégué tout cela à l’intime, mais il m’apparaît que lorsque l’on accepte le mystère, la vie devient plus joyeuse. On la sert mieux. Humblement. La quête d’un sens, aussi petit soit-il, semble assez inévitable chez l’humain, je pense qu’il est temps d’avoir moins honte de s’en parler. Amen.