La veille du jour de l’an 2000, j’ai invité une soixantaine d’amis à faire la fête dans mon petit appartement. Nous avions gravé sur une demi-douzaine de CD une trame sonore pour célébrer la fin du millénaire. Une compilation de chansons vitaminées, de toutes les époques, que nous avions baptisée le « Boogie Bogue ».

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Le bogue de l’An 2000 n’a pas fait les ravages appréhendés. Le passage au nouveau millénaire n’a pas fragilisé les systèmes informatiques planétaires. Mais dans le cinq pièces et demie que je partageais avec mon ami Louis, il y a bel et bien eu un bogue.

ILLUSTRATION JULIEN CHUNG, LA PRESSE

Il n’était pas 2 h du matin, j’avais servi plus d’une tournée de mon fameux cocktail bleu – limonade, vodka, curaçao –, notre compilation faisait sensation avec son mélange d’airs nostalgiques et de rythmes du moment. On faisait la fête, aurait dit l’artiste autrefois connu sous le nom de Prince, « comme si on était en 1999 ».

Et puis silence. La musique s’est arrêtée net, comme lorsqu’un DJ fait de l’esbroufe ou qu’un chanteur fait chanter son public. Il y a eu un grand « Ooooooh ! » de déception, identique à celui de Louxor j’adore au moment où Philippe Katerine coupe le son.

On avait trop poussé la note. Les danseurs ont cessé de danser. L’appartement s’est vidé en un rien de temps de ses joyeux visiteurs, titubant dans l’escalier. Ne sont restés derrière que deux gratteux de guitare. On était pourtant partis pour veiller jusqu’aux petites heures.

J’ai compris peu après que le problème avec le disjoncteur des haut-parleurs aurait pu être réglé en une seconde, si j’avais eu la présence d’esprit d’appuyer sur un petit bouton rouge. Le « grand reset » qui aurait permis de poursuivre la fête. Il était déjà trop tard. Il ne restait que trois pelés et deux tondus.

Aujourd’hui encore, je repense avec regret à cette fête du millénaire qui s’annonçait mémorable, que j’avais tant anticipée et soigneusement préparée, stoppée en plein vol par un souci technique auquel j’aurais pu facilement remédier.

Tout ça pour dire que plus on a d’attentes, plus on risque d’être déçu. C’est une règle générale qui s’applique à bien des situations particulières. Un critique vous dit qu’un film est génial (La graine et le mulet, pour choisir un exemple parfaitement au hasard…), vous vous en faites une idée de grandeur, vous vous rendez au cinéma fébrile et l’œuvre n’est pas à la hauteur de ce que vous aviez imaginé.

Je crains que 2021 ne soit l’équivalent de cette fête ou de ce film qui finissent forcément par décevoir, parce qu’on a fondé trop d’espoirs en eux.

Il faudra que les 12 prochains mois soient exceptionnels pour non seulement nous faire oublier les 12 derniers, mais aussi combler les attentes démesurées que des mois d’incertitude ont fait naître en nous pour 2021. Si la prochaine année était un film, celui-ci s’intitulerait 2021 : Odyssée de l’espoir.

Le 20 janvier 2021, jour de mon anniversaire, Joseph Robinette Biden fils deviendra officiellement le président des États-Unis, chassant de la Maison-Blanche l’Agent Orange nommé Donald Trump qui a tout taché sur son passage.

Je ne pouvais demander plus beau cadeau. Si un numérologue me disait que 2021 sera mon année de chance, je le croirais sur parole. Le scepticisme prend le bord, lorsqu’on a besoin de croire.

J’ai fait mes recherches. Sur un site web français (c’est à la mode dans certains milieux). Sur le site du magazine Elle France, selon une formule mathématique élaborée justement par des numérologues, j’ai découvert que mon chiffre chanceux est le 5. Or, il se trouve que le 5 est mon chiffre préféré de tous les temps, toutes formes numériques confondues. Pendant des années, j’ai porté le numéro 5 au soccer et au hockey. J’y ai vu un signe…

J’ai poussé mes recherches plus loin. Selon d’autres calculs liés à mon chiffre porte-bonheur, on évaluait mon prochain « jour de chance » au 25 décembre. « Au cours de cette journée, la chance vous accompagnera et vous pourrez obtenir plus facilement des choses qui vous tiennent vraiment à cœur », m’a assuré un blogue de médiums québécois. Est-ce ce qui explique le colis sous le sapin ?

« C’est pour cela que pour demander des choses importantes, comme une promotion ou une augmentation, vous avez tout intérêt à attendre ce jour », précisait le blogue. Espérer une augmentation de salaire un jour férié ? Disons que pour un médium, c’est moyen comme idée. Numérologues de mes deux ! comme diraient les lecteurs d’Elle France.

Décidément, 2020 ne fut pas une année de chance. À rayer du calendrier et de notre mémoire. Je compte sur 2021, comme tout le monde, pour que le destin soit plus clément.

Je compte sur 2021 pour que l’on s’inquiète moins de la santé de nos proches, pour que nos enfants puissent fréquenter l’école sans craindre de contaminer leurs grands-parents, pour que nos commerçants de quartier connaissent de plus beaux jours, pour que nos concitoyens retrouvent du travail, pour que nos artistes puissent revivre de leur art.

Je compte sur 2021 pour revoir des amis autour d’une table, pour retrouver le plaisir de voir des films et des spectacles en salle, pour voir un match de soccer au stade, pour célébrer Noël chez mes parents, pour découvrir en toute liberté des régions qui me sont inconnues.

Je compte sur 2021 pour qu’il y ait moins d’injustice, moins de pauvreté, moins de détresse. Je compte sur 2021 pour qu’il y ait plus de solidarité, plus d’équité, plus de bienveillance. Je compte sur 2021 pour qu’il y ait plus d’amour (même si c’est cucul).

Je compte sur 2021. J’espère ne pas être déçu.