Fini le déni, ça a été dit (et redit) : Noël il y aura, certes, mais autrement cette année. Le mot est faible : pas de grands rassemblements ni de câlins aux grands-parents (fortement déconseillés). Le père Noël reste au pôle Nord, c’est tout dire. Mais cela ne signifie pas forcément qu’il faille jeter la dinde avec le jus de sa sauce pour autant. Ou les huîtres avec leur mignonnette, si vous préférez. Quelques sages réflexions pour savourer quand même (voire mieux !) votre réveillon.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

D’abord, les faits : non, il n’y aura pas de gros partys de Noël cette année. Peut-être pas de rassemblement du tout. Seulement des réunions restreintes, peut-être, et idéalement masquées, du 24 au 27, on le sait. Avec une quarantaine recommandée une semaine avant et après. Mais rien de plus. Le défilé du père Noël n’a pas eu lieu, et même l’illumination du gros sapin du Rockfeller Center, à New York (symbole s’il en est dans la ville qui ne dormait jamais), se fera la semaine prochaine dans la plus stricte intimité (lire : sans public).

Pour savourer la magie, c’est en ligne que ça va se passer. Comme vos partys de bureau (sur Zoom), et toute réunion de famille (élargie), d’ailleurs. Heureusement qu’IKEA a sorti une nouvelle collection de bougies (en collaboration avec Ben Gorham, parfumeur de luxe, aviez-vous vu ?) et que Netflix a bonifié son offre de films de Noël, disons. Les soirées risquent d’être longues et sombres, sinon. Mais un instant (chers Grincheux) : et si on changeait un tantinet notre perspective, pour voir ?

Noël « tout simplement »

C’est du moins ce que suggèrent d’emblée les deux fondatrices de Rose Buddha (studio de yoga, marque de vêtements et application de méditation), Madeleine Arcand et Maxime Morin, qui publiaient l’an dernier (à plus ou moins pareille date) un livre étrangement prémonitoire : À GO, on ralentit (aux Éditions de l’Homme). Cette année, faute de mieux, si on ralentissait « pour vrai ! », suggèrent-elles en chœur.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Madeleine Arcand et Maxime Morin, fondatrices de l’Espace Rosa Buddha, devant leur arbre de Noël pastel

Ça ne sert à rien de se battre contre la situation. On vit quelque chose, oui de difficile, oui de différent, et on nous invite à changer de perception. Peut-être que ce serait le bon moment pour vivre des Fêtes plus intimes.

Madeleine Arcand et Maxime Morin, cofondatrices de Rose Buddha

Nous n’avons pas vraiment le choix, diront les cyniques. Mais peut-être y a-t-il là effectivement matière à soulagement. En effet : pas d’épuisement ni d’écartèlement en perspective cette année. Peut-être que ces fameux biscuits de Noël seront préparés dans le calme, le plaisir, et la gourmandise, et non en fin de soirée, épuisés, pour une fois. Et qu’on aura vraiment le temps de prendre un peu de temps pour soi… Leur idée : « être présents avec soi et les autres, dans notre bulle […], ralentir pour être, et non faire », résument les deux cofondatrices, qui ont lancé une collection pastel pour les Fêtes, « parce qu’on a tous besoin de douceur… ».

Parenthèse : tout cela est bien beau en théorie, mais vous trouvez ça difficile ? Terriblement difficile ? Vous êtes déjà seuls au quotidien, et ces Fêtes restreintes vous pèsent ? Dites-le ! « On a le droit de trouver ça difficile, glissent-elles. Il faut vivre son émotion. » D’ailleurs, en vivant un Noël sans les cousins, les tantes et les voisins, peut-être les apprécierons-nous tous davantage l’an prochain. « Plus on va se plier, accepter le changement, accepter que oui, ce soit différent, plus ça va être doux et agréable. Tant qu’on se fâche, ça va être difficile. […] Il faut s’adapter aux situations, sinon on est malheureux. » Une grande leçon de vie que cela.

Retour aux sources

Même son de cloche de notre ambassadeur des grandes tablées, Ricardo Larrivée, qui prend les consignes sanitaires du temps des Fêtes avec beaucoup de philosophie. « Finalement, il y aura de beaux côtés, note le chef cuisinier, animateur et auteur. Ça va être du grand repos ! »

Il ne le cache pas : le premier confinement a été « tellement difficile psychologiquement », que cette deuxième vague passe quelque part beaucoup mieux. « On est ailleurs », dit-il, masques adoptés et autres poignées de mains bannies à l’appui. Si, religieusement, il reçoit une bonne vingtaine de convives chez lui pour manger, danser, bref, festoyer toute la nuit, cette année, tout a été bien évidemment annulé. « Il n’y aura rien de ça, confirme-t-il, mais tout le monde est heureux : on va être notre noyau dur, ensemble, ça va être un Noël cocooning. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Brigitte Coutu et Ricardo Larrivée, lors de l’ouverture de l’espace Ricardo à Laval en 2017

La belle-mère, qui habite quasiment avec lui et sa petite famille, aura sa propre table, comme il est désormais d’usage depuis plusieurs mois déjà. Si les amis passent, c’est dehors que ça va trinquer. Ricardo a déjà préparé ses meubles de jardin (à distance) sous l’abri d’auto, devant sa maison de Chambly. Au menu (tradition réconfortante oblige) pour le réveillon : son dindon « déjà farci » (une nouveauté en épicerie, d’un peu plus d’un kilo). Et tant pis pour les restes cette année.

Par contre, sa journée « pyjama », une « tradition » chez les Coutu-Larrivée, elle, va demeurer. Vous n’avez pas de tels rituels ? « Peut-être que c’est le moment d’en inventer », suggère-t-il. Pourquoi pas une marche dans le quartier pour apprécier les décorations (vous avez remarqué comme les voisins se sont donnés cette année ?), préparer et porter un repas à quelqu’un de seul qui ne cuisinera pas, ou savourer de beaux moments à écouter de la musique de Noël (et avouez que Chilly Gonzales tombe à point cette année).

Finalement, peut-être que Noël sera plus authentique cette année. Moins commercial…

Ricardo Larrivée, auteur et chef

« Les seules choses qu’on va faire, c’est ce qui nous plaît réellement ! ajoute-t-il. Je pense que ça peut être un Noël très apaisant, […] à la limite peut-être plus efficace… »

La psychologue de la famille Marie-Ève Brabant abonde dans le même sens : « Les études le disent, dit-elle. Ça a été très difficile cette année, particulièrement pour les adultes et les adolescents. L’idée, ça va être d’arrêter d’être dans ce mode anxiété pour se déposer [pendant les Fêtes] et aller à l’essentiel. » Faut-il le rappeler : « Noël n’est pas toujours magique, quand on enchaîne les réunions de famille. Ça peut être très correct cette année de revenir à l’essentiel. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Marie-Ève Brabant, psychologue

Entre autres idées « essentielles » : prendre le temps d’appeler un proche seul, sortir respirer le grand air, prendre une pause d’écran, tout simplement. « Prendre le temps de s’arrêter et prendre soin des gens autour de nous, résume-t-elle. La santé mentale est fragile, et ces petites attentions vont faire du bien. »

Il n’y a pas de secret pour prendre les Fêtes du bon pied cette année, en fait : « Il s’agit de reconnaître que c’est différent, qu’on peut avoir des moments difficiles, et se dire : OK, sur quoi on peut agir, sur quoi on a le contrôle, pour que ça reste agréable ! », répète Marie-Ève Brabant. Ce faisant, peut-être qu’il n’est pas inutile de se rappeler de temps en temps pourquoi on fait tout ça (ou rien que ça, selon) : « Si on le fait, c’est l’effort collectif. Et même si c’est contraignant, on sait que ça va avoir une fin. À un moment donné, conclut la sage psychologue, tout ça va finir ! »

L’avis (inspirant) de l’anthropologue

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Guy Lanoue, directeur du département d’anthropologie de l’Université de Montréal

Les contraintes entourant les festivités de Noël sont « difficiles » à digérer « parce qu’on a besoin de ces Fêtes », avance le directeur du département d’anthropologie de l’Université de Montréal, Guy Lanoue. Noël, résume-t-il, est un moment unique dans l’année, où les « rapports normaux » sont suspendus : oubliez la compétition et l’individualité de nos sociétés capitalistes, illustre-t-il, place au partage et à la générosité. Et ce n’est pas anodin : « Il est important de ne pas se sentir prisonnier d’un système dont on a hérité. Soudainement, on est dans un autre temps, un temps que l’on contrôle. » Un temps pour oublier les normes établies. Un temps pour oublier la pandémie, pourrions-nous ajouter. Le saviez-vous ? Dans la Rome antique, avec les Saturnales, les Romains célébraient déjà de la sorte, en faisant fi de toutes les normes, et ce pendant une semaine (avant le solstice d’hiver), les esclaves jouant aux maîtres et vice-versa. « Tout le monde s’amusait, puis on retournait aux normes. » Si les occasions de partager en famille seront certes cette année limitées, Guy Lanoue suggère, pourquoi pas, de donner à la charité, aux sans-abri, bref, de faire preuve malgré tout de générosité. « Parce que l’esprit de Noël, c’est ça, conclut-il. Les grandes normes de compétition et d’individualité sont suspendues. On ne travaille pas, littéralement. Et on pense aux autres… »