Un après-midi pluvieux, je suis tombée dans un étrange vortex sur TikTok. Des compilations d’humiliations publiques. Pour résumer, on allume la caméra de son téléphone et on prend à partie quelqu’un afin de montrer sa vilenie à ses abonnés.

Chantal Guy
Chantal Guy La Presse

Une amie qui t’a bitchée dans ton dos, ton fiancé qui t’a trompée, ton pote qui a couché avec ta copine. Il y en a même qui débarquent carrément dans la chambre des infidèles en pleine action avec leur téléphone. On balance ensuite sa grenade et on attend les réactions et les likes. « Shamer », en bon franglais, est devenu une sorte de sport extrême.

C’est terrifiant, et je répète ma phrase fétiche depuis longtemps : bientôt, nous rêverons tous à nos quinze minutes d’anonymat.

Je ne me souviens plus quel écrivain a dit en gros que la chose la plus noble qu’un être humain puisse faire est d’éviter l’humiliation à un autre être humain, mais j’aimerais bien le retrouver, car j’y vois une hygiène absolument nécessaire en société, et encore plus depuis que nous entretenons une vie parallèle virtuelle.

Ce qui m’amène au cas d’Elisabeth Rioux, femme d’affaires instagrammeuse très populaire qui dit avoir été victime de violence conjugale de la part de son ex-conjoint. Les abonnés du couple ont suivi leur amour, l’arrivée d’un enfant, leur rupture, et maintenant ces allégations.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM D’ELISABETH RIOUX

Elisabeth Rioux

En abordant ce sujet deux fois plutôt qu’une, à LCN avec Julie Marcoux et à QUB radio avec Benoit Dutrizac, la journaliste Geneviève Pettersen a tenu des propos qui ont choqué tant les fans de Rioux que ceux qui ignoraient son existence, en parlant notamment de son physique photographié sous toutes ses coutures. Disons que la journaliste n’a pas eu la noblesse de lui éviter le ridicule dans un contexte qui ne prête pas à rire.

L’erreur de Pettersen, à mon avis, en voulant raconter les coulisses de cette histoire, a été de faire en même temps une sorte de procès humoristique de ces influenceuses qui exposent leur corps et leur vie sur les réseaux sociaux alors qu’on abordait le sujet grave de la violence conjugale, noyé dans un mépris évident des activités numériques de Rioux.

Des personnalités se sont portées à sa défense, comme Jay Du Temple ou Cœur de pirate, une lettre d’appui signée par le collectif féministe Les Péripatéticiennes a été publiée sur le site du Devoir. On souligne avec raison que lorsqu’une femme a le courage de dénoncer la violence dont elle dit être victime, ce n’est pas le moment d’en profiter pour la juger sur son apparence ou ses choix de vie (en fait, ce n’est jamais le moment), parce que ça n’a pas rapport.

Qu’on soit mère parfaite, travailleuse du sexe, lutteuse professionnelle ou qu’on publie ses moues à longueur de journée sur Instagram, on n’est pas une victime plus ou moins crédible. Il n’y a pas de victime type et il n’y a qu’une seule façon de traiter ça : avec sérieux et respect. On peut trouver bien d’autres occasions d’être critique du phénomène des influenceurs.

Ne pas connaître Elisabeth Rioux n’est pas important, et ce n’est pas qu’une affaire de fossé entre les générations. C’est une question de choix aussi. On suit les profils qui nous intéressent sur nos applications (moi, ce sont les littéraires et les animaux). En revanche, ce qui est problématique est qu’Elisabeth Rioux apparaisse soudainement à ceux qui ne la connaissaient pas dans un média grand public par le filtre du jugement sur sa personne, dans un contexte où il y a une allégation de violence conjugale, ce que dénonce le collectif Les Péripatéticiennes comme une banalisation.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM D’ELISABETH RIOUX

Elisabeth Rioux allègue avoir été victime de violence conjugale de la part de son conjoint.

> Lisez la lettre ouverte

Cela dit, Geneviève Pettersen a fait son mea culpa à son émission de radio, avec beaucoup d’émotion, mais le mal était fait et la majorité des gens ne sont pas satisfaits de ses excuses. Et c’est là que ça commence à m’intéresser, d’habitude. Car je suis intensément allergique aux effets de meute.

Qu’on vole au secours des victimes d’intimidation, qu’on manifeste son appui, je comprends. Ce que je comprends moins est qu’on se transforme en intimidateurs en voulant combattre ce que l’on considère comme une injustice.

C’est avec répugnance que j’ai lu des commentaires d’une violence inouïe envers Pettersen, à qui l’on tente de faire subir exactement ce qu’on lui reproche, en parlant de sa façon d’utiliser elle-même les réseaux sociaux, de son corps en maillot de bain ou de sa relation avec Pierre-Yves McSween. Le chien se mord la queue, ici, ou gruge les mêmes os que rencontrent toutes les femmes dans l’espace public. Il est clair qu’il y a des gens qui ne l’aimaient pas avant sa bourde, et qui se défoulent sous le couvert d’une indignation justifiée. Peu importe que Geneviève Pettersen ait maintes fois dénoncé la violence faite aux femmes avant, ça ne compte pas. Le cycle du scandale aujourd’hui ressemble à la marche expiatoire de Cersei dans Game of Thrones. Vous ne serez pas pardonné tant que vous n’aurez pas traversé le torrent de haine et de crachats de la foule. Shame, Shame, Shame…

Vous me direz que c’est de bonne guerre puisqu’elle l’a « shamée », mais si on est vraiment contre l’humiliation, il faut être conséquent. En tout cas, on découvre en ce moment le poids médiatique d’une instagrammeuse par rapport à celui d’une journaliste mainstream dans un nouveau rapport de forces. C’est fort, une armée d’un million de followers, et je ne connais pas les cotes d’écoute de QUB radio, mais quand ça se mélange, ça fait des flammèches. Or, voilà l’autre dimension médiatique de notre époque « action-réaction » : tout ce qui est dit dans les médias, traditionnels ou sociaux, reçoit aujourd’hui une réplique immédiate, il faut en être conscient. Enfin, la seule bonne chose à retenir ici est que la violence conjugale est dorénavant quelque chose qu’on ne prend plus à la légère, même quand ça se passe dans un univers que d’aucuns jugent superficiel.