Les journées raccourcissent. Le froid s’installe. Et vous craignez de ne pas survivre à cet hiver, en cette année si particulière, aux conditions de vie frustrantes et, disons-le, castrantes ? Le mode de vie – ou plutôt l’art de vivre – danois, dit hygge, pourrait peut-être nous sauver, ou à tout le moins nous inspirer. Entretien, pistes et réflexions.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Soyons francs : nous ne sommes pas les seuls à y avoir pensé. Ici et là, plusieurs médias se sont mis à regarder du côté du Danemark, ce petit pays pluvieux et froid, aux habitants néanmoins parmi les plus heureux de la planète. Comment diable font-ils pour être si heureux, été comme hiver, pandémie ou pas ?

C’est que leur fameux art de vivre (dit hygge) serait l’une des sources de ce bien-être à la fois notoire et surprenant. En ces temps de confinement doublement forcé (par la pandémie d’abord, et par l’hiver ensuite), leur philosophie à la fois simple, existentielle et en prime gratuite pourrait assurément en inspirer plusieurs. La CBC a d’ailleurs carrément interviewé l’ambassadrice du Danemark au Canada (Hanne Fugl Eskjær) et une psychologue américaine a même écrit dans les pages de Psychology Today dernièrement que le hygge était aujourd’hui plus « important que jamais ».

Une stratégie de survie

« Les Danois utilisent le hygge comme une “stratégie de survie” pour traverser l’hiver et ses journées sombres et froides », nous explique le président de l’Institut de recherche sur le bonheur à Copenhague, Meik Wiking, à qui l’on doit Le livre du hygge, petite bible d’art de vivre en toute simplicité. Ses réponses sont sensées, pleines de sérénité, et surtout (surtout !) plutôt simples à appliquer.

Alors on en redemande.

Certains résument le hygge à la “parfaite soirée à la maison”. Alors que nous sommes tous forcés de passer plus de temps à l’intérieur, pratiquer le hygge peut être considéré comme un moyen de tirer le meilleur des conditions dans lesquelles nous nous retrouvons.

Meik Wiking, président de l’Institut de recherche sur le bonheur à Copenhague et auteur du Livre du hygge

Parce que le hygge, c’est ça. C’est se rouler en boule sous une couverture avec son enfant, savourer un chocolat chaud extra guimauves ou regarder un bon film en famille, sans lésiner sur le pop-corn. De petits moments simples, ancrés dans le quotidien, sans la moindre extravagance, mais archi-réconfortants. Chaussettes de laine et feux de foyer à volonté. Vous voyez le genre.

Ça a l’air superficiel comme ça, mais les Danois en ont fait un véritable mode de vie qui leur réussit, s’il faut croire les enquêtes mondiales sur le bonheur, qui, année après année, placent le pays en tête de tous les palmarès. Si leurs politiques sociales y sont certainement aussi pour quelque chose, reste que les Danois et leurs légendaires écharpes et pulls de laine semblent avoir une longueur d’avance ces jours-ci en matière de bonheur en confinement. « La pandémie est un défi, concède Meik Wiking, et le hygge a été, et continue d’être, un moyen de trouver du réconfort. » Comment ? « En tirant profit de ce que l’on a » répète-t-il, tel un mantra.

Gratitude, moment présent et… bougies

Toutes ses réponses tournent d’ailleurs autour de cette notion de gratitude, de l’importance de savourer le moment présent, en appréciant ce que l’on a, ici et maintenant. « Confinés chez vous, choisissez de voir la situation comme une occasion d’être présents auprès de vos proches en créant un environnement qui nourrit le sentiment d’égalité, de sécurité et de relaxation. L’époque est éprouvante, mais il y a toujours moyen d’avoir de la gratitude pour quelque chose. Donc, concentrez-vous là-dessus ! »

Entre autres choses, Meik Wiking suggère de célébrer « l’amour, nos connexions, notre toit », de passer du temps de qualité avec notre famille, « engagés, en écoutant, en étant présents », et de prendre le temps, aussi, de prendre soin de soi « en se créant un environnement où se relaxer ».

On peut voir le hygge comme une quête quotidienne de bonheur. Et je pense que c’est important aujourd’hui, plus que jamais, de chercher ce qu’il y a de bon, chaque jour.

Meik Wiking, président de l’Institut de recherche sur le bonheur à Copenhague et auteur du Livre du hygge

Parlant d’environnement, les Danois, on le sait, sont très forts sur les bougies (souffrant de longs mois de pénombre), en consommant individuellement six kilos par année, la plus grande consommation d’Europe. Mais ce n’est pas la bougie en soi qui fait du bien. Le bonheur n’est pas dans la cire, il va sans dire. Quoique peut-être dans la lumière. « Pour les Danois, le hygge n’est pas une histoire de trucs, mais plutôt une atmosphère, et tout cela est gratuit », précise Meik Wiking.

La tasse de café à moitié pleine

N’empêche, tout cela n’est-il pas terriblement frustrant, sachant que ce fameux « moment présent » nous est imposé et qu’il s’accompagne d’une foule de restrictions, sans parler d’interdictions ? Parce qu’au-delà du bain aux bougies (encore !), de la bonne grosse tasse de café, le hygge, n’est-ce pas aussi un bon souper entre amis, un mijoté en famille, bref, du bonheur ensemble, un ensemble aujourd’hui banni ? « Bien sûr, la pandémie ne nous permet pas de passer du temps avec tous ceux qu’on aime. Mais au lieu de vous concentrer sur toutes les frustrations ici causées, il faut vous concentrer sur tout ce pour quoi vous êtes reconnaissants : votre toit, votre amour, votre santé. » En un mot : voir le bain, ou la tasse de café, à moitié plein, quoi.

Il insiste : « Il y a toujours de la gratitude à avoir quelque part, même dans les temps les plus difficiles. » Concentrez-vous sur ce que vous avez, quoi, et non sur ce que vous n’avez plus. De la même manière : faites ce que vous pouvez (appeler un ami), et non ce que vous ne pouvez plus faire (voir un ami). Mettez-vous à l’aise, au chaud, avec votre chat et un bon livre. Et appréciez la chance que vous avez.

Un conseil qui vaut d’ailleurs aussi pour le temps des Fêtes qui approche, plus incertain que jamais. Rien ne sert de ruminer. Au contraire : « Tirez profit de ce que vous pouvez faire », suggère encore et toujours Meik Wiking : une marche en plein air, une ambiance chaleureuse, un bon repas en famille. Tout simplement. Ah oui, et n’oubliez pas de respirer le parfum des sapins, conclut-il.