Isolement, surcharge de travail, panne de créativité : l’enseignement universitaire en ligne, qui se prolongera vraisemblablement jusqu’au printemps prochain, est loin de ravir tous les étudiants. Plusieurs dénoncent des conditions d’apprentissage difficiles.

Léa Carrier Léa Carrier
La Presse

« Comme je travaille de la maison et que je suis toujours chez moi, je me sens toujours obligée de travailler. C’est non-stop », raconte Florence Pagé-Roy, étudiante en architecture à l’Université de Montréal.

Depuis le début de la pandémie, Florence poursuit ses études à distance. Comme ses parents et sa sœur travaillent eux aussi de la maison, elle passe toutes ses journées dans sa chambre.

« Ça fait en sorte que je ne sors jamais de mon environnement de travail. Je ne peux même pas écouter Netflix sans me sentir mal », explique-t-elle.

« Le plus gros problème, c’est qu’il n’y a plus de frontière entre la vie privée et les études, explique la psychologue spécialisée en bien-être des étudiants France Landry. On perd la structure de notre quotidien. »

À distance ou pas, Florence qualifie son programme d’exigeant. Or, avant le printemps dernier, elle pouvait s’appuyer sur ses camarades de classe pour trouver l’énergie et la motivation.

On faisait du 9 h à 21 h à l’école, mais on était capables de le faire parce qu’on était ensemble. On s’entraidait, on riait. Là, être toute seule, ce n’est vraiment pas évident.

Florence Pagé-Roy, étudiante en architecture à l’Université de Montréal

Une récente étude de l’Université Concordia a fait un lien entre le temps passé devant les écrans pendant la pandémie et la détresse psychologique. « Les écrans peuvent constituer un refuge pour les personnes stressées », a expliqué à La Presse Najmeh Khalili-Mahani, neuroscientifique à Concordia et coauteur de l’étude.

Aujourd’hui, Florence estime passer entre 10 et 12 heures devant un écran tous les jours. Elle a désactivé les notifications sur son téléphone et essaie de faire de l’activité physique tous les jours. Or, il lui arrive régulièrement de travailler sur son ordinateur jusqu’au petit matin pour peaufiner ses projets.

« Comme je ne vois plus mes camarades de classe, je ne sais pas si je suis en retard ou en avance sur les autres. Je ressens une pression à faire toujours plus, même si je me sens dégueu d’être toujours sur un écran », déplore-t-elle. Tellement qu’elle a même songé à ne pas s’inscrire à la session d’hiver.

Entre quatre murs

Rosemarie Harvey a elle aussi déjà pensé à mettre sur pause ses études. L’étudiante en criminologie a très mal réagi à la fermeture des cafés à Montréal au moment du passage à la zone rouge.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Confinée dans un petit demi-sous-sol, Rosemarie Harvey a de la difficulté à se concentrer et craint de ne pas réussir ses cours.

J’étudie de la matière très lourde. Avant, ce qui m’aidait, c’était d’aller faire mes cours dans un café. Là, je dois le faire à la maison, c’est difficile de mettre une ligne d’arrêt.

Rosemarie Harvey, étudiante à l’Université de Montréal

Confinée dans un petit demi-sous-sol qu’elle partage avec son copain, Rosemarie a de plus en plus de difficulté à supporter le poids de cette charge mentale. Résultat : elle a de la difficulté à se concentrer et à être productive, et craint de ne pas réussir ses cours.

Tous les matins, Emil Cayouette avait l’habitude de se rendre à l’école en transports en commun. De Saint-Bruno-de-Montarville à l’Université McGill, il s’imprégnait des paysages et des bâtiments qui défilaient derrière la vitre. C’était un moment précieux pour l’étudiant en architecture.

« Juste le fait de se rendre à l’école, c’est inspirant, les métros de Montréal sont des joyaux architecturaux […] Un architecte s’inspire de tout », illustre l’étudiant au regard allumé.

Mais depuis la pandémie, la créativité d’Emil s’arrête aux quatre murs de sa chambre. « C’est étouffant et je dois sortir mes idées d’un gouffre », déplore-t-il.

Joindre les étudiants

À l’Université de Montréal, des mesures ont été mises sur pied dans l’urgence de la pandémie afin de protéger la santé mentale des étudiants. Ainsi, depuis avril, des consultations virtuelles avec un psychologue ou un neuropsychologue de l’université sont offertes aux étudiants. Un nouveau programme de soutien disposant de professionnels en psychologie, en nutrition et en travail social a aussi vu le jour.

Du côté de McGill, des séances de méditation en pleine conscience ainsi que des exercices de relaxation sont diffusés en direct sur Facebook. Des séances virtuelles de création artistique sont aussi proposées aux étudiants.

Bien que la psychologue France Landry salue ces initiatives, elle rappelle qu’il n’est pas toujours facile de joindre les étudiants. « Cette session, les étudiants ne sont pas sur le campus pour voir toutes les ressources offertes. Il faut diversifier l’offre de ressources et multiplier les façons d’atteindre les étudiants », explique-t-elle.

Quatre conseils pour survivre à une session en ligne

Elle est psychologue et professeure à l’Université Laval. Il a choisi de poursuivre ses études de droit à distance à l’Université Laval en 2019. Geneviève Belleville et Bruno Belhumeur proposent quatre conseils pour survivre à une session en ligne.

Délimiter son espace et son temps

« D’abord, il faut se garder un endroit dédié uniquement au travail. Ça n’a pas besoin d’être élaboré. Une table au lieu d’un divan ou d’un lit, ça peut faire toute la différence », explique Geneviève Belleville. Ensuite, il faut organiser son horaire. « C’est très déstructuré de travailler à la maison. Il faut se mettre des balises, en commençant toujours à la même heure et surtout, en arrêtant à une heure raisonnable. »

Combattre l’isolement par la participation

Quand il a commencé l’école à distance, Bruno Belhumeur craignait de manquer de motivation. Il l’a finalement trouvée dans les forums de ses cours. « Tout le monde vit un peu la même chose. Il ne faut pas avoir peur d’interagir avec les autres. Je me suis fait des bons camarades sur les forums », raconte l’étudiant. M. Belhumeur insiste sur l’importance de participer à toutes les activités proposées par les professeurs, « même si c’est facultatif ! »

Se débrancher et bouger

« C’est connu comme conseil, mais l’activité physique est une constante dans toutes les pistes de solution », affirme Mme Belleville. En temps de pandémie, nos interactions sociales se passent en ligne, tout comme le travail et les études, « d’où l’importance d’arrêter et de se débrancher ».

Aller chercher de l’aide

« Quand tous les trucs qu’on lit dans les articles ne marchent pas, c’est le temps d’aller chercher de l’aide. Les étudiants sont chanceux, parce qu’il y a plein de ressources à l’université », souligne Mme Belleville.