Le bois, le feu, la nuit, les étoiles et la pluie. Ça change une vie, qu’on dit. Pour tous les campeurs en deuil cet été, la saison ayant été annulée, plusieurs se souviennent. Et se racontent.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Lauzia Beaulieu, alias Bobine. Camps de vacances et de répit Cité Joie. Assistante-monitrice puis monitrice en 2016, 2017 et 2018.

Elle venait tout juste de finir son secondaire. Pas franchement grande, d’un air plutôt timide, la jeune Lauzia s’est tout de même retrouvée monitrice de groupes de « vacanciers » parfois deux fois sa taille, et surtout deux, trois, voire quatre fois son âge. Et savez-vous quoi ? « C’était vraiment le fun ! »

Comment est-ce possible ? C’est qu’elle n’était pas tout à fait dans un camp comme les autres. Encore moins avec des campeurs ordinaires. Et pourtant. À l’écouter parler, se raconter, et rire encore de ses fous rires en souvenir, on devine qu’elle a été ici marquée. Solidement.

Mais où était-elle ? À Cité Joie. Un camp de vacances et de répit de la région de Québec, pour des personnes vivant avec un handicap physique ou intellectuel. Les « vacanciers », donc, avaient de 7 à 77 ans, ou, plus précisément, de mémoire de Bobine, donc, de 5 à 80 ans. « Mes préférés », précise-t-elle d’emblée, en parlant de ce groupe plus âgé. « J’aime trop jouer à la pétanque ! »

PHOTO FOURNIE PAR LAUZIA BEAULIEU

Bobine (à gauche) et Sushi (à droite), surnommées les « inséparables », dans leur chambre décorée sur le thème des dinosaures

Je ne serais pas qui je suis si je n’avais pas fait ça. Je n’aurais pas une aussi grosse ouverture d’esprit…

Lauzia Beaulieu, 20 ans

Fait à noter, et c’est loin d’être anodin, pas une fois la jeune fille, aujourd’hui étudiante en théâtre au cégep, ne nous parlera des fameux handicaps de ses « vacanciers ». Tout au plus comprendra-t-on qu’elle appréciait tout particulièrement la variété des groupes ici à animer. Une semaine, elle avait un groupe de « chaises », comme elle dit, « alors il fallait trouver des activités adaptées aux chaises ». La semaine suivante ? « C’était des cas plus lourds, alors on faisait des activités plus relaxes. »

Avec son groupe préféré, « des messieurs plus âgés », comme elle dit tendrement, elle jouait à la pétanque, donc, au soccer (« ils étaient super bons au soccer ! »), et chantait des chansons folkloriques. « Il y en avait un qui était super bon en dessin. Un autre qui faisait beaucoup de blagues. Et puis un vieux monsieur super sympathique. Mais c’était pas des messieurs. Tu comprends ce que je veux dire… » Sa voix et son ton en disent long sur le respect qu’elle leur portait. Et leur porte toujours. « J’ai toujours aimé les personnes âgées », sourit-elle affectueusement.

« Ça a vraiment été une découverte, insiste-t-elle. C’était vraiment des grosses journées. Mais tellement le fun. Tu ne te rends même pas compte que tu travailles ! » Non seulement elle a tout particulièrement apprécié l’esprit d’équipe, avec tous les moniteurs avec qui elle vivait, ce sentiment unique et inégalé de faire partie d’une même « famille » (« pour vrai »), mais en plus, il faut dire que la tâche était gratifiante, pas à peu près. « Pour plusieurs, c’est leur moment de socialiser de l’année. T’es là pour les aider. Les aider à avoir du fun ! »

PHOTO FOURNIE PAR LAUZIA BEAULIEU

Lors d’un répit en hiver, une sortie de glissade sur chambre à air entre moniteurs

Tu fais la différence. Tu vois directement l’impact de tes actions.

Lauzia Beaulieu, 20 ans

Bien sûr, il y avait des tâches plus ingrates. Quoique pas forcément à ses yeux. Le bain, notamment. « Ça fait plus peur que ce que c’est, dit-elle. La première fois, tu es un peu stressé. Mais après c’est correct. […] Ils sont tellement à l’aise. Certains se sont toujours fait laver. Ils ne sont pas gênés. […] Alors tu jases. Et tu peux tellement jaser avec ces personnes-là. Quand tu les connais, tu peux vraiment avoir des conversations poussées. »

PHOTO FOURNIE PAR LAUZIA BEAULIEU

Bobine et Zig-Zag, une autre monitrice

Ces étés-là l’ont changé. Et ça paraît. Sa maturité transparaît. « Toutes les personnes qui travaillent là, à la cuisine, la buanderie ou l’animation, prennent un coup de maturité. Tu vieillis beaucoup en un été. Il y a tellement de tâches. Ça prend du leadership. Et ça active ta créativité ! » Sans parler du sens des responsabilités, de la planification et de l’organisation. « Et puis ça développe ta confiance. Veut veut pas, j’ai été capable de gérer un groupe plus vieux que moi. C’est quand même le fun ! J’étais toute petite, avec une voix d’enfant ! »

D’ailleurs, elle n’attend qu’un prétexte pour y retourner passer une journée. « Ce n’est pas le meilleur été pour y aller, mais c’est clair que je vais y retourner ! », conclut-elle en souriant.