Finie, la vie de fou. Les journées qui s’étirent. Et les semaines qui s’enfilent. Le confinement a mis de force un frein à votre quotidien ? Exit le pilote automatique, place à une vie choisie, plus réfléchie ? Vous n’êtes pas seuls. Beaucoup ont en effet profité de cet arrêt imposé pour amorcer un changement de cap, pour le meilleur et pour l’avenir. Portrait d’un dénouement imprévu, analyses et mises en garde. Non, mais qui l’eût cru ?

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

« J’ai appris à vivre le moment présent. » « J’ai pris un recul bénéfique. » « Je travaillais comme une folle, j’ai le goût d’autre chose dans la vie… »

De nombreuses personnes rencontrées pour ce reportage le confirment : qu’elles aient perdu leur emploi, été forcées de télétravailler, ou carrément de se réorienter, le confinement décrété en mars a incarné quelque part « la meilleure chose qui pouvait arriver ». Un moment pour faire le point sur sa vie, aujourd’hui, et, surtout, pour décider dans quelle direction désormais l’orienter.

« Ça a sauvé ma santé », déclare d’emblée Linda Brunelle, conceptrice de costumes de théâtre, laquelle travaille dans le milieu depuis plus de 30 ans maintenant.

« Je ne changerais pas de métier », précise la passionnée, pigiste de son état, dont les costumes ont été portés sur toutes les scènes en ville, du Théâtre Le Clou au Théâtre du Nouveau Monde, en passant par le Quat’Sous. « Mais je vais changer de rythme, c’est certain. »

Parce qu’elle s’est rendu compte, avec ce ralentissement imposé par le confinement, qu’en travaillant moins d’heures, elle était finalement gagnante. Oui, gagnante, vous avez bien lu, et ce, sur bien des plans : financièrement (parce que qui dit moins de projets dit aussi moins de dépenses et de déplacements), mais surtout mentalement. « En travaillant moins, dit-elle, je suis gagnante ; je suis plus riche, économiquement, mais aussi physiquement et psychologiquement. Ça a une incidence énorme. Ce ne sera pas possible de revenir au rythme où je fonctionnais. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Linda Brunelle s’est rendu compte, avec ce ralentissement imposé par le confinement, qu’en travaillant moins d’heures, elle était finalement gagnante.

Parce qu’avant le confinement, l’artiste travaillait sur « dix mille projets en même temps, pour trois cennes et quart, résume-t-elle. On n’a aucun temps pour réfléchir. Or un visionnaire, un créateur, un philosophe, tous ces gens-là ont besoin de recul. Mais nous, on n’en a pas ! »

Or, depuis trois mois, elle y a goûté, à ce fameux « temps ». Résultat ?

C’est sûr que cela va faire en sorte que je vais avoir envie de ralentir mon rythme professionnel. Je ne veux plus être dans un état de folie et d’urgence.

Linda Brunelle, conceptrice de costumes de théâtre

Il faut dire qu’outre cette prise de conscience en particulier, le confinement lui a permis de se rendre compte de plusieurs choses sur son métier en général. « Ça fait réfléchir à notre situation. À notre instabilité. Avec ce qui s’est passé. On en prend pleinement conscience : on se rend compte qu’on n’a rien. On travaille comme des fous. Sept jours sur sept, pour des miettes. Comme on n’a pas d’assurances, tout s’effondre… »

Depuis, elle a ralenti le rythme, prend congé le dimanche, se promène dans les parcs, voit des amis. Le luxe, quand on est habitué à travailler sans arrêt, quoi. « Avoir du temps pour soi, c’est assez extraordinaire, confirme-t-elle. C’est un privilège, et il faut en prendre soin. » Puis elle s’interroge : « Comme la situation de notre milieu ne changera pas, je n’ai pas d’espoir que ça change, comment moi, je peux amener le changement ? Je suis là-dedans… » Réorganisation du travail, alliances entre créateurs, entraide, tout est possible, avance-t-elle. « Qu’est-ce qu’on pourrait faire différemment ? se demande-t-elle. Il y a presque un devoir de remettre les pendules à zéro, de partager les idées. Je ressens presque l’obligation de trouver des solutions. »

À l’heure des questions fondamentales

Et ces remises en question ne se font pas que dans le milieu des arts. « Tout est déstabilisé, bouleversé. Quand les jours se suivent et se ressemblent, les gens sont pris dans une routine », constate la psychothérapeute et conseillère d’orientation Caroline Trudel, qui a quant à elle une clientèle dite « privilégiée » de gestionnaires, lesquels n’ont pour la plupart pas perdu leur emploi avec le confinement, précise-t-elle. « Ce moment de recul permet de voir ce qui se passe dans nos vies. C’est une période qui permet de vivre ce qui n’était pas vécu. Parce que nos vies étaient trop pleines ! »

D’où les questions « plus fondamentales » qui se posent ces jours-ci : « Qu’est-ce que je fais, quel en est le sens, quelles sont mes valeurs ?, poursuit-elle. Est-ce que je continue comme ça ? »

Cela dit, ces questions ne surgissent pas « par magie ». Bien souvent, elles étaient là, latentes : « Elles étaient là, à l’intérieur de nous. Mais on ne s’en occupait pas… » Faute de temps : temps réel, et temps mental.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Josée Landry, présidente de l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec

« Le télétravail amène un certain recul par rapport à nos emplois, renchérit Josée Landry, présidente de l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec. Ça amène à remettre en question notre rapport au travail. Il y a un recul qui nous amène à réfléchir et à faire une démarche. » Recul d’autant plus manifeste quand on a en prime perdu son emploi. « Est-ce que j’aime vraiment ça ? J’ai eu beaucoup de témoignages en ce sens. On est dans un tourbillon chaque jour au travail. Là, on passe d’une pièce à l’autre, on ne voit plus nos collègues, on fait des Zoom toute la journée. Le fait d’être physiquement éloignés amène un recul. »

D’où la grande question existentielle :

Est-ce que ça me manque ?

Josée Landry, présidente de l’Ordre des conseillers et conseillères d’orientation du Québec

Mais avant de plonger, de changer de vie en quittant la ville pour la campagne, en retournant aux études ou pourquoi pas en vous lançant en affaires, elle conseille à tous de prendre le temps d’évaluer la situation à fond, question de ne pas se précipiter.

Un mot d’ordre sur lequel tous les experts consultés ici s’entendent : l’importance du temps et de la profondeur à accorder à la réflexion ici entamée. Entre autres questions à se poser : est-ce que ce changement correspond à mes valeurs, est-ce que j’ai le bagage nécessaire pour cet emploi, ce changement est-il réaliste (financièrement, personnellement, professionnellement) ? L’idée : « Évaluer les risques et y aller en fonction de notre tolérance au risque, résume-t-elle. Vraiment se fier à soi. »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Rose-Marie Charest, psychologue et conférencière

Quelques mises en garde, toutefois. Certes, « les grands moments d’arrêt, dans ce cas-ci un arrêt forcé, nous amènent à voir les choses plus globalement et à ressentir ce qui nous manque ou non », concède la psychologue et conférencière Rose-Marie Charest. Mais si l’on veut vraiment changer de vie, encore faut-il savoir pourquoi. En d’autres mots : « Est-ce que je vais vers quelque chose ou je fuis quelque chose ? », interroge-t-elle. On devine que la première question peut amener des changements effectivement constructifs. La seconde ? Probablement moins. « Parfois, ce qu’on fuit, on va le retrouver ailleurs… » En couple, comme au travail, d’ailleurs.

Un bourreau de travail, par exemple, restera bourreau de travail, peu importe son emploi. « Dans une autre situation, il va retrouver une autre intensité. » Bref, le ralentissement escompté risque d’être ici de bien courte durée…

Linda Brunelle en est d’ailleurs bien consciente : « On n’oubliera pas ce moment-là, parce que c’est trop marquant, mais on va être pris dans l’engrenage… », dit-elle. Sait-elle.

Rose-Marie Charest ne croit d’ailleurs pas vraiment tous les « rien ne sera plus jamais pareil » entendus et répétés depuis le début de la pandémie. « Les changements radicaux, il y en a, mais ce n’est pas la règle, dit-elle. La tendance humaine est plutôt de reproduire ce qu’on connaît… » À suivre, et à méditer !

Lundi et mardi, lisez la suite de notre reportage dressant deux portraits de changement de vie, fruits de la pandémie.