Le meurtre de George Floyd aux États-Unis a provoqué une mobilisation dans les rues… mais aussi sur les réseaux sociaux. Les mots-clics #blacklivesmatter et #blackouttuesday déferlent sur les Twitter et Facebook de ce monde, générant « likes » et partages. Ce militantisme en ligne est-il trop facile, voire paresseux ? Ou a-t-il au contraire un impact réel ?

Catherine Handfield Catherine Handfield
La Presse

Plus de 20 millions de fois. Mardi après-midi, le mot-clic #blackouttuesday avait été publié plus de 20 millions de fois sur Instagram en réponse à l’initiative de Brianna Agyemang et de Jamila Thomas, deux cadres noires de la musique aux États-Unis. Des artistes, des entreprises, mais aussi des gens ordinaires s’y sont mis, publiant un carré noir sur les réseaux sociaux pour signifier leur appui au mouvement.

Il existe un terme — plutôt péjoratif — pour qualifier le militantisme sur l’internet : le « slacktivisme », contraction de « slacker » (paresseux) et d’« activisme ». Cette expression, née aux États-Unis au tournant des années 2000, décrit le militantisme de salon des gens qui souhaitent faire quelque chose de bien, mais avec un minimum d’efforts, au détriment, peut-être, d’une forme de militantisme plus active.

« Le slacktivisme existe, effectivement, mais c’est une marginalité de gens qui font ça », estime Rémy-Paulin Twahirwa, dont le mémoire de maîtrise porte sur l’utilisation des médias sociaux dans le cadre du mouvement Black Lives Matter. Ce mouvement est né en 2013 aux États-Unis dans la foulée de l’acquittement de l’homme accusé du meurtre de l’adolescent noir Trayvon Martin.

PHOTO MANOUCHEKA LACHERIE, FOURNIE PAR RÉMY-PAUL TWAHIRWA

Rémy-Paulin Twahirwa, doctorant en sociologie, dont le mémoire de maîtrise porte sur l’utilisation des médias sociaux dans le cadre du mouvement Black Lives Matter

« Pour beaucoup de gens, quand ils partagent un article ou une vidéo, c’est parce qu’ils veulent le partager avec leurs proches ou leurs abonnés pour les sensibiliser à une réalité, souligne M. Twahirwa, doctorant en sociologie. C’est ce qui permet aux médias sociaux, en fait, d’être un puissant outil politique. »

À ses yeux, arborer le carré rouge, changer son avatar ou encore relayer un article constitue aussi une forme d’engagement citoyen.

La monnaie d’échange, sur les réseaux sociaux, c’est l’attention, souligne pour sa part Fabrice Vil, avocat, entrepreneur social et fondateur de l’organisme Pour 3 points. « Si on considère que la masse des partages, la masse du soutien à un message peut être très fort au service de certains mouvements, c’est une manière d’utiliser l’attention de façon très puissante », dit-il.

Fabrice Vil et Rémy-Paulin Twahirwa en conviennent : ça dépend aussi de la manière dont c’est fait.

S’il y a une contradiction entre ce que la personne fait dans sa vie de tous les jours et les publications qu’elle partage, « on peut se questionner sur l’efficacité des médias sociaux à changer les habitudes des gens », dit Rémy-Paulin Twahirwa.

Ce que montrent les études, par contre, c’est qu’en exposant les personnes à ce genre de couverture, par exemple au racisme systémique ou au profilage racial, ça finit par influencer leur raisonnement. Ça permet aussi de changer, à long terme, les structures et les institutions.

Rémy-Paulin Twahirwa

Aux yeux de Fabrice Vil, ce n’est pas le médium (l’internet, dans ce cas) qui détermine si un geste est paresseux, mais plutôt la posture des gens qui le font. « Qu’il s’exprime sur le web ou qu’il s’exprime en présence physique, le militantisme nécessite du travail. Dans les deux cas, il y a du monde slaqueux, pour reprendre l’expression », dit Fabrice Vil, qui souligne qu’on peut aussi très bien être paresseux dans un contexte de bénévolat, par exemple. L’important, dit-il, c’est que chaque personne trouve ce qui a du sens pour elle et contribue à sa manière.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Fabrice Vil, avocat, entrepreneur social et fondateur de l’organisme Pour 3 points.

Isabelle Gusse, professeure au département de science politique de l’UQAM, ne voit pas de paresse dans ce militantisme en ligne. « Les gens qui font ça sur l’ordinateur, qui vous dit qu’ils ne sont pas en train de faire de la sensibilisation, ou même de faire des assemblées de cuisine et de parler entre eux ? », dit-elle.

Des répercussions à long terme ?

Est-ce qu’un mouvement en ligne, comme celui du BlackOutTuesday, peut avoir des répercussions réelles à long terme ?

IMAGE TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE FABRICE VIL

Fabrice Vil a diffusé hier un carré noir sur sa page Facebook.

À court terme, il génère des discussions, souligne Fabrice Vil. Partager un mot-clic ou un article peut aussi sensibiliser l’entourage et les abonnés de la personne qui le fait, bien que les réseaux sociaux réunissent bien souvent des gens qui partagent déjà les mêmes valeurs, souligne André H. Caron, professeur émérite au département de communication de l’Université de Montréal.

Lorsqu’ils en parlent de manière positive, les médias ont cependant le pouvoir de donner de l’ampleur à ces mouvements : des gens qui n’avaient pas été sensibilisés sur les réseaux sociaux pourraient décider, par exemple, de prendre part à une manifestation, dit-il. « Ça peut avoir un effet comme ça, résume André H. Caron. Mais si ça a un effet, c’est un effet dans les quelques jours qui suivent, à moins que quelque chose d’autre catalyse à nouveau cet élément-là. »

Isabelle Gusse, de l’UQAM, souligne pour sa part l’effet boule de neige que des mouvements comme Black Lives Matter peuvent générer. « Même en France, des gens manifestaient par rapport à ce lynchage qui s’est passé aux États-Unis », observe-t-elle.

Isabelle Gusse et André H. Caron le soulignent : aux États-Unis, les élections approchent. « Tous ces éléments-là peuvent prendre encore plus d’ampleur, tout dépendant comment le gouvernement réagit et comment les gens se mobilisent », conclut André H. Caron.

Récupération commerciale

Les mouvements de mobilisation en ligne comme celui de #blackouttuesday peuvent évidemment être récupérés pour des fins politiques… et commerciales, note Rémy-Paulin Twahirwa, doctorant en sociologie. Mais attention : ça ne passe pas tout le temps auprès de la population. M. Twahirwa cite l’exemple de cette publicité de Pepsi, en 2017, qui évoquait le mouvement Black Lives Matter. On y voyait Kendall Jenner, la demi-sœur des sœurs Kardashian, prendre part à une manifestation et offrir un Pepsi à un policier qui retrouvait ainsi le sourire. La publicité avait soulevé la controverse, si bien que Pepsi l’avait retirée et avait présenté ses excuses.