Notre vision de l’autre ne passe plus uniquement par sa présence dans notre environnement, mais par le rayon de deux mètres qui l’entoure. Pourra-t-on se côtoyer avec le même plaisir malgré la distance ?

Isabelle Morin Isabelle Morin
La Presse

« Cette crise nous fait réaliser notre interdépendance, affirme l’historienne Piroska Nagy, professeure à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Le fait, par exemple, qu’il n’y a pas de planète b et que nous avons un impact sur l’environnement. Il y a cette prise de conscience que chacun peut faire une différence. Nous sommes plus soucieux de l’impact des petits gestes. »

L’un des problèmes est qu’il reste peu de comportements pour exprimer sa courtoisie, constate toutefois Rémi Thériault, chargé de cours en psychologie à l’UQAM. Les gestes de considération sont plus subtils : regarder l’autre dans les yeux, le saluer, lui sourire. « Je pense que c’est important de briser la glace, malgré la distanciation physique. Lancer la discussion permet de transformer l’étranger, qui est potentiellement une menace, en humain avec qui on peut se mettre en rapport. » Et l’humour est universel pour se connecter à l’autre.

Tout ce qui est favorable à la coopération est aussi une façon de briser la distance, prône celui qui s’intéresse à l’empathie et à l’altruisme. « Il faut faire preuve de beaucoup de patience et de tolérance envers l’autre. »

Le savoir-vivre en société

Les bonnes pratiques qui s’appliquaient avant la crise s’appliquent encore. Le gros bon sens et la courtoisie aussi. « On a intuitivement un ordre de priorité pour le partage du trottoir, illustre la porte-parole de Piétons Québec, Jeanne Robin. Quand on croise une personne à mobilité réduite, une personne lourdement chargée, un aîné ou un adulte qui tient un enfant par la main, spontanément, on va le laisser poursuivre sa trajectoire sans qu’il ait à se décaler. De la même façon, il est plus logique qu’une personne seule, plutôt qu’un groupe, empiète sur la chaussée pour laisser le trottoir aux autres. Ces pratiques favorisent la convivialité. Ce ne sont pas des normes : plutôt des façons de vivre en société. »

Briser la « barrière » ou pas ?

Une personne âgée a un malaise. Doit-on lui venir en aide au risque de la contaminer ou d’être reçu comme une menace ? demande Rémi Thériault pour illustrer les questions morales soulevées par la nouvelle cohabitation sociale. Lui demander si on peut s’approcher avant d’intervenir est une approche sensible, selon lui.

Certaines personnes sont tellement figées par la barrière du deux mètres qu’elles ne vont pas venir en aide quand c’est nécessaire, précise-t-il. « Quand on pense à la collectivité, on se sent solidaire. Mais quand on arrive à l’individu, c’est là que ça change. L’un face à l’autre, a-t-on tendance à se dire qu’on est dans le même bateau ? Dans le concret, les bonnes intentions prennent souvent le bord. »

Se garder une petite gêne

La majorité des gens se considèrent comme étant courtois, mais estiment que les autres ne le sont pas, observe André Durocher du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Les petits gestes de considération sont d’autant plus importants dans les circonstances actuelles, selon lui. « Il faut se garder une petite gêne avant de porter un jugement. Au début de la pandémie, on me rapportait des cas de personnes qui remettaient en question la présence de gens de 70 ans et plus dans les lieux publics. Mais on ne sait pas ce que cette personne vit. Peut-être qu’elle n’a personne pour l’aider à aller à l’épicerie. Peut-être qu’elle a l’air d’avoir plus de 70 ans, mais que ce n’est pas le cas. »

Semer des sourires

Plus la courtoisie est chose commune, plus elle devient la norme. L’inverse est malheureusement aussi vrai. Plus on voit des comportements d’intolérance et de discrimination, plus on les normalise et les rend acceptables, souligne Rémi Thériault. Si on veut encourager les gestes positifs, il faut essayer d’en faire le plus possible pour influencer positivement ceux qui nous entourent. »

Quelqu’un qui a soif appréciera d’autant plus le goût de l’eau. Le confinement nous a donné soif de l’autre. « En neuroscience, on parle de neurones miroir. Voir quelqu’un sourire nous fait sourire. Et ça nous fait nous sentir mieux et plus détendus. Je pense que dans cette crise, on est plus susceptibles de bénéficier de ces petits gestes. » Un sourire, un bonjour, un hochement de tête sont autant de considérations qui sèment des émotions positives et rendent l’espace public plus humain.